30 mars 2008
Retour à E. M. Forster.
E. M. Forster. Le charme de deux initiales mystérieuses...
Edward Morgan fait un retour en force ces derniers jours grâce à Arte (mais pas en VO : quelle idée saugrenue !). Retour en force cinématographique qui, je l'espère, vous donnera envie de vous plonger dans les textes originaux.
Parlons d'abord de cinéma : les adaptations des différents romans de Forster sont le plus souvent excellentes (je dis ceci du haut de mes quatre films vus sur cinq...) : direction d'acteur, choix artistiques, photo, costumes et dialogues toujours impeccables. James Ivory nous régalait il y a quelques jours du subtil Retour à Howards End (Howards End, 1910) sorti en 1992 avec Anthony Hopkins, Emma Thompson et Helena Bonham Carter ; et hier soir, le même nous livrait l'adaptation d'Avec vue sur l'Arno (A Room with a View, 1908), intitulé Chambre avec vue (1986) et qui rassemble les inénarrables Maggie Smith, Daniel Day-Lewis, Helena Bonham Carter et Rupert Graves. Enfin, ce soir, Maurice, délicat et tout en finesse, avec Hugh Grant, James Wilby et Rupert Graves, toujours dirigé par le même réalisateur, James Ivory, secondé du même producteur, Ismail Merchant. Du lourd, donc...
La rediffusion de ces chefs-d'oeuvre extrêmement bien
menés, délicats et raffinés, aux acteurs d'une rare sobriété,
essentiels mais pas envahissants, pose tout de même une question importante : est-ce une bonne idée de les voir tous à la suite ? Leur univers culturel, visuel et intellectuel est tellement homogène qu'une certaine lassitude pourrait s'installer... Conclusion : enregistrer et visionner séparément... J'ose espérer en tout cas que cette série se poursuivra avec la diffusion
bientôt de La Route des Indes (1985) de David Lean qui, pour sa part, détonne totalement : adaptation avec Judy Davis de A Passage to India
(1924), roman profond et intrigant dont je vous touche un mot dans quelques instants. Enfin, non encore vu mais ardemment recherché, Where Angels Fear to Thread (1992) de Charles Sturridge, avec Helena Bonham Carter, Rupert Graves, Judy Davis et Helen Mirren vue plus récemment dans The Queen. La conclusion à tirer de tout cela est que l'on retrouve finalement toujours les mêmes acteurs autour du même romancier : je ne suis pas friande de ce type de "coïncidences", d'habitude, mais quand le talent est au rendez-vous...
Tout ceci devrait, je l'espère, vous engager à lire les romans de E. M. Forster, d'autant que vous connaissez désormais la signification de ces deux initiales. Et d'abord, tâchons d'éclaircir le pourquoi d'un tel engouement cinématographique pour ses romans. En fait, cet auteur respecte une technique idéale pour le film : unité de temps et unité de lieu réduites, et unité "familiale". Pas besoin donc de multiplier les espaces et les personnages. La bienséance est questionnée en permanence,
la femme cherchant et revendiquant son indépendance envers sa famille et la société (Howards End, Avec vue sur l'Arno), et la jeune femme ou le jeune homme découvrant l'amour (Maurice, Howards End, Avec vue sur l'Arno). Ceci décrit avec le style classique britannique, maîtrisé et contenu, à l'image des propos et gestes de ses personnages, et qui brille en quelques occasions bien choisies de fines réparties et de dialogues piquants. Devant une telle maîtrise, on n'a qu'une envie : se plonger dans Aspects du roman écrit par Forster en 1927, histoire de voir comment il théorise sa propre pratique et celles d'autres romanciers.
Encore fortement teintée de conventions et de morale victoriennes, la société anglaise que Forster décrit est ambivalente : elle décrète un rôle de représentation aux épouses et de bienséance aux jeunes filles, mais tient compte et valorise (le côté "bohème" a toujours été à la mode chez les élites, même si elles affichent un rejet bon teint) un esprit plus indépendant, les connaissances culturelles et linguistiques, le voyage et la participation aux salons... Les suffragettes ne sont pas loin. Tout le problème est de concilier les deux. A mon goût, Forster peint avec une plume encore rarement égalée les ressorts culturels et sociaux sur lesquels fonctionne cette société, la manière dont le temps passe avec lenteur, la désagrégation des idéaux et des relations, et surtout la nécessaire porosité des barrières sociales et les difficultés, parfois si rapidement surmontées voire balayées, pour les franchir.
Une partie de l'oeuvre de Forster pourrait être intitulée "la découverte de l'amour" : Howards End, Avec vue sur l'Arno et Maurice explorent tous les différentes étapes dans la découverte de l'autre et surtout de soi. Helen Schlegel et Lucy Honeychurch représentent la jeune fille idéale, passionnée et têtue, tandis que la douce Margaret Schlegel croise plus sereinement le chemin de l'amour, et parvient au bonheur avec douceur mais insistance.
Plus éloigné, A Passage to India
(1924) s'intéresse moins à l'amour qu'à la confrontation des civilisations : une jeune Anglaise, partie épouser un fonctionnaire
installé en Inde, s'éloigne des conflits de l'époque pour
découvrir l'Inde qui l'entoure, et notamment les grottes de Marabar. Je
ne vous en dis pas plus (c'est rare, profitez-en), je préfère conserver
toute la tension de l'intrigue, qui met cette jeune institutrice face à
la violence, la moiteur, la sensualité indienne. Racisme, préjugés et
rencontre Orient-Occident... Quant à Maurice, c'est le jeune homme qui est matière à roman ici : Forster explore les méandres difficiles de la révélation, à soi-même surtout, de l'homosexualité. Tout d'abord au sein de l'université, au gré des connivences et des amitiés, puis dans sa vie d'homme où l'attirance partagée est effacée, réprimée et comprimée par les familles et les conventions. La description des affres de l'amour, du délaissement et de la force puisée en soi sont peints avec une rare finesse et beaucoup de sensibilité. En un seul mot : un respect rare exempt de voyeurisme et sans prétendue "tolérance".
Quel mot horrible... Ne serait-il pas préférable, au lieu d'être "tolérants", d'être plutôt indifférents à la sexualité des autres (qu'elle soit juste épanouie !) et heureux du bonheur de chacun ?
Le recueil de nouvelles De l'autre côté de la haie édité à l'origine en 1947 entrouvre une porte sur un univers étrange, à l'écart de celles développées dans les romans. A découvrir, donc, pour bien comprendre à quel point Forster n'écrit pas de la "littérature pour jeunes filles". Quant à Monteriano, intitulé en anglais Where Angels Fear to Tread (1905), je ne l'ai pas encore lu : il m'attend sagement sur la table de chevet, dans une vieille édition anglaise rapiécée achetée dans le sublime village de Hay-on-Wye. Un jour, je vous parlerai de ce temple du bonheur de la moufette...
En parlant d'initiales, il faudra un de ces quatre matin évoquer J. R. R. (Tolkien) à l'occasion de la sortie des Enfants de Hurin.


















