La_conjuration_des_imb_ciles_Toole                    Très rares sont les fois où j'ai acheté un livre parce que le titre m'attirait. Mais cela a été le cas pour La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. Tout un programme, n'est-ce pas ? Et tellllllllllllement réaliste...

                    L'intrigue tient en peu de mots : dans les quartiers miteux de La Nouvelle-Orléans des années 1960, Ignatius Reilly tyrannise sa mère, ses voisins et tous ceux avec qui il entre en contact. Et le récit ne tourne autour que d'une seule chose : que va-t-il encore inventer, dire et écrire pour hurler son mépris du monde ? Relation malsaine et sadique avec sa mère désespérée et alcoolique, rejet réciproque du monde du travail, manoeuvres en tous genres pour échapper à ses responsabilités et prouver à tous à quel point il a raison, Ignatius est à la fois un homme monstrueux, obèsité morbide, éructations récurrentes et pulsions sexuelles irrépressibles résolues seul dans la honte (sa manière de se masturber est une ode aux mortifications morales d'un autre temps), et un monstre d'humanité (il ne peut se résoudre à vivre dans un monde de faux-semblants et de bêtise, et veut faire évoluer les gens et les choses de gré ou de force...).

                        On suit donc son combat contre la médiocrité, échec après échec, car il tente malgré sa misanthropie de sortir le monde de la vase, et compte en faire part à ce même monde par le biais de son grand-oeuvre, un récit dans des cahiers d'écolier réceptacles de ses prétentions littéraires. Ses idées politiques et religieuses sont surrannées, racistes, dogmatiques, un peu à l'image de cette Amérique qui défraye régulièrement la chronique. Sa trouvaille la plus excentrique, et la plus drôlatique par ses conséquences, est de vouloir faire advenir la paix universelle en utilisant les homosexuels comme soldats : après avoir vu un prostitué déguisé en matelot, il trouve donc grâce à son homophobie une solution pour définitivement résoudre les conflits. De l'inédit, c'est certain : "la prochaine guerre pourrait dégénérer en orgie de masse. Juste ciel ! Combien des responsables militaires du monde sont-ils en vérité de vieux sodomites désaxés cherchant une jouissance dans cette personnalité d'emprunt ? En fait, le monde pourrait en tirer profit. Ce serait la fin de la guerre. La clé d'une paix éternelle".

                    Ce roman dérange, c'est certain, par la truculence verbale et le malaise créé par certaines situations ; toutefois, il constitue un reflet railleur mais réaliste de ce monde, et les frontières entre râleurs et imbéciles deviennent floues... On s'y régale d'un point de vue stylistique, car réapparaissent nombre de mots précieux ou complexes qui ont commencé de déserter les livres et que la verve baroque d'Ignatius Reilly remet au goût du jour. Porutant ce si bon orateur, et c'est là toute la finesse du roman, emploie aussi des mots très "peuple", dans toute leur américanitude (ahem) orthographique (le bouligne (bowling) par exemple). Des personnages délirants, fantasques et fantasmés, se succèdent autour de Reilly : la vieille Trixie, folle à mordre, à qui l'on ne permet pas de prendre sa retraite, une tenancière de bar pornographe, un policier d'origine italienne rendu ridicule chaque jour par les tenues que lui choisit son chef ou un Noir, vagabond et balayeur, qui fait la Une des journaux...

                    Pour la petite histoire, que se plaisent à rappeler préface et quatrième de couverture, l'auteur s'est suicidé à trente-deux ans en croyant être un écrivain raté ; à la publication posthume de ce livre, le succès a été immense et lui a été décerné le prix Pulitzer. Pour ma part, ce genre de mention me laisse indifférente : le roman est magistral, trucculent (je le redis, j'adore ce mot) et renvoie à notre propre manière d'être au monde.