Les tribulations d'une moufette...

Coups de foudre du quotidien !

06 juillet 2008

Les délices de Julian Barnes : "Un homme dans sa cuisine".

Un_homme_dans_sa_cuisine            Il est incroyable, ce Julian Barnes. J'en avais déjà parlé en long, en large et en travers, mais je me laisse encore surprendre par son style drôle et faussement naïf, son ironie mordante et sa tendresse.

            Un homme dans sa cuisine est un recueil de quelques... conseils ? historiettes ? Impossible à définir. De petites conversations à bâtons rompus autour d'un thème, la cuisine. Et Barnes clame lui-même qu'il est iconoclaste en diable, car (attention, c'est osé !), il parle de cuisine alors qu'il est un homme ET Anglais... Et on se laisse immédiatement gagner par le sourire dès les premières lignes, tant il décrit de manière drôlatique la manière dont il est venu à cuisiner, pour une femme comprend-on. Evoquant les préjugés à l'encontre des hommes à la cuisine, des préjugés à l'encontre des Britanniques en cuisine (péché encore plus grave que le premier sans aucun doute : ahahahaha, j'ai pour ma part TOUJOURS très bien mangé en Grande-Bretagne et j'y ai pourtant passé un certain temps...), j'avoue avoir du me retenir de m'esclaffer dans le métro, le livre à la main.

            Et de décrire très précisément les livres de cuisine qu'il consulte, ses bibles pour certains, des achats compulsifs jamais utilisés pour d'autres. Et de décrire surtout les recettes, ratées ou non, qu'il a tenté de réaliser : l'inquiétude de l'obsessionnel qui veut suivre à la lettre, le gouffre d'anxiété devant chaque annotation impossible à suivre à la lettre... On se demande si ce n'est pas là, enfin, un vrai livre de cuisine !!! En effet, Barnes parvient à dédramatiser les situations idiotes dans lequel tout cuisinier amateur (voire non amateur ?) se retrouve au moins une fois, du genre :  il faut malaxer la pâte entre vos mains jusqu'à ce qu'elle soit bien collante et immédiatement battre les oeufs en neige. OK... alors je me lave les mains ou pas ? Peut-être que le faire est une perte de temps et que les oeufs ne monteront pas et que TOUT, absolument tout sera raté ??? Ou bien si je ne le fais pas et me saisis du batteur comme cela, il va me glisser des mains, tomber dans le blanc d'oeuf et je serai électrocutée : et là, c'est sûr le plat sera raté !!! Mais que faire ? Et lentement s'insinue le doute dans l'esprit du cuisiner amateur obsessionnel : se pourrait-il que l'auteur se soit trompé ? qu'il soit approximatif ??? Non, impossible...

            Il dédramatise aussi le sentiment de ridicule, voire de blondisme que l'on éprouve parfois en faisant ses courses : il raconte notamment s'être rendu chez son poissonnier pour demander le "poisson bleu" indiqué dans la recette, son poissonnier lui répondant qu'il disposait actuellement de poisson jaune, rose... mais pas de bleu. Cela m'a rappelé un superbe éclat de rire, quand Tac est un jour rentré des courses avec un chou vert à la place d'un chou-fleur, me disant qu'il n'avait malheureusement pas trouvé un chou-fleur éclos...

                A mettre entre toutes les mains, sauf peut-être entre celles des prétentieux imbus de leurs capacités en cuisine (mais il y en a heureusement peu !), vos mains donc, celles de votre conjoint, de vos enfants qui ont peur de toucher ne serait-ce que le manche d'une poêle, de vos amis pros ou pas pros de la cuisine... Un homme dans sa cuisine est un véritable régal !!!

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24 juin 2008

Art and fashion. Shanghai (Part Three).

             Quelques visites de ces derniers jours. La motivation pour faire ces kilometres est liee surtout a des des elements architecturaux : et c'est assez hallucinant de voir a quel point l'Art Deco des annees 1920-1930 faconne le paysage de Shanghai. De superbes batiments, sur le Bund bien sur, cette longue avenue sur la rive du Huangpu, ou j'ai ete cependant un peu decue car le temps etait brumeux et la partie meridionale de l'avenue en travaux... Mais chaque coin de rue ou presque comporte un superbe batiment. Geometriques, tres elances, on croirait parfois etre a Chicago et voir Al Capone sortir de son hotel. Je vous mettrai des photos des qu'un port USB est accessible !

                Cote musees et temples, j'ai evite la queue du tres grand et repute Musee de Shanghai, j'irai un matin tot. Pour l'instant, je me suis fait un petit plaisir en allant au Musee des Beaux-Arts, sur la place Renmin, assez stupefiant pour deux raisons : tout d'abord, une museographie impeccable, digne des plus beaux musees allemands ou britanniques. Commentaire introductif clair, concis et ecrit gros, un tableau par pan de mur... Le reve ! De plus, les deux expositions etaient extremement revelatrices des attentes des Shanghaiens a l'egard de l'art : une premiere exposition etait consacree a la decouverte de l'art europeen du XIXeme siecle. Pour moi, cela avait l'interet de montrer quels traits sont consideres comme typiquement europeens par les Chinois (le nu, essentiellement, le travail dans les champs et quelques references mythologiques ; aucune mention de peinture politique ou de caricatures) et de voir comment le public reagissait (intrigue et "le nu ? Hihihi !"). De plus, il y avait des tableaux de peintres pre-raphaelites alors je ne pouvais pas manquer cela !

               Une seconde exposition, "Memories for Tomorrow", rassemblait des oeuvres contemporaines d'artistes du monde entier dont des Chinois, et j'qvoue avoir eu un faible pour l'inenarrable "Navin of Bollywood" de Navin Rawanchakul. Ce dernier, Thailandais d'origine indienne, se met en scene apres avoir pedu son logement : il rencontre un gourou et decouvre que le monde est plein de Navin, il cree le journal "The Navinist", organise des "Navin Parties", court apres de belles jeunes femmes dans les champs (avec des chevres) qui se cachent derriere des arbres, qu'il parvient a rejoindre et il se met a pleuvoir... Ahhh, on est tous un peu des Navin ! Pour l'art contemporain chinois, Cao Fei (dont une exposition a ete presentee a Paris cette annee) filme dans "Whose Utopia ?" les ouvriers d'une usine d'ampoules chinoise, les interrogeant et s'interrogeant elle-meme sur leur avenir et leur participation a l'enrichissement du pays. Dans un style plus traditionnel, Shen Roujian peint des rues et des paysages d'Europe en melant styles chinois et europeen. Des elements tres interessants, mais ici le public est fait de connaisseurs plus que de touristes ou de visiteurs lambda.

              Car il faut dire que la scene artistique de Shanghai est reputee mondialement ; et il faut dire qu'a part visiter des galeries d'art, faire du shopping et sortir le soir, il n'y a pas non plus tant de choses a faire ici... Hihihi !!! Je suis donc allee voir le fameux complexe de Moganshan 50 au nord de la ville : il s'agie d'anciens entrepots rehabilites en galeries d'art. On y trouve donc les toiles d'artistes contemporains shanghaiens et chinois reputes ou en passe de l'etre, et il est extremement interessant d'y faire un tour pour voir quelles sont les grandes tendances qui se dessinent. Trois choses frappent : l'omnipresence de l'effigie de Mao, revue et corrigee par des applications de peinture, des collages... ; celle de l'enfant, a bouille tres ronde, petite bouche et yeux ecartes, symbole d'une Chine encore a l'etat d'enfance peut-etre ; enfin, la problematique de la societe de consommation, logos et marques americaines celebres etant investissant des elements traditionnels de l'art chinois (le paysage par exemple). J'ai notamment repere plusieurs livres d'art, mais il faut que je me retienne...

             Le Temple du Bouddha de Jade, au nord de la ville, est LE temple a visiter. Bon, les deux Bouddhas birmans de jade blanc verdatre sont magnifiques, et le temple plutot tranquille ; mais j'ai ete extremement etonnee par le mercantilisme ambiant. A gauche et a droite du Bouddha couche se trouvent en effet des stands de calligraphie et de decoupe traditionnelle de papier, il y a un salon de the un peu plus loin, une boutique de souvenirs... Mais il est vrai que les temples doivent aussi pouvoir vivr ; c'etait juste un peu inattendu. En revanche, le temple taoiste Baiyun est beaucoup plus austere, perdu dans un quartier populaire, et je pense que j'ai du etre la seule visiteuse de la journee ! Ces temples sont assez conventionnels, laque rouge sur les poutres et les piliers, murs blancs, sol pave et grandes statues peintes tres recentes. Cela permet surtout de se poser dans un lieu calme...

              Mais parlons de choses beaucoup plus folichonnes !!! Le shopping... C'est un peu une deception, comme partout en Chine de maniere generale. Concernant les shopping malls, parce que c'est un peu LA chose qui envahit le paysage shanghaien, ils sont tous enormes ; le plus grand d'entre eux est le Superbrand Mall de Liujiazui, a Pudong, et pourtant, il n'y a pas grand-chose dedans... Il faut dire que les boutiques y ont une surface enorme par rapport a celle des boutiques traditionnelles : on est donc a l'antithese meme du marche chinois et asiatique qui m'interessent, beaucoup de chose dans peu de place. L'interet de ces shoppings reside en fait dans deux choses : des toilettes correctes (c'est important en Chine) et des food courts (j'en parlerai dans peu de temps). L'autre probleme est que la multiplication de ces shopping malls a accru l'implantation des magasins de luxe (qui ne m'interesse pas, car je ne porte pas de Louis Vuitton ou de Dior, et sinon, je l'acheterais plus pres de chez moi ; et "H&M" aux prix europeens n'est pas une bonne affaire...). Qui en retour font disparaitre les petites boutiques de quartier a une vitesse effarante et tirent vers le haut les prix de celles qui n'ont pas ete happees. Prix egalement en hausse du fait de l'inflation et de la hausse du niveau de vie, evidemment. Donc, pour trouver de quoi rigoler un peu (des trucs inutiles et pas chers), il faut s'ecarter du grand centre-ville et aller fureter dans des quartiers peripheriques. Et encore, ce n'est pas Byzance... ou Bangkok. Dans Qipu Lu, on trouve beaucoup d'echoppes a bas prix, et un grand batiment rassemble a chaque etage des dizaines de mini-boutiques vendant chaussures, sacs et vetements. Le paradis de la moufette ? A suivre...

            Pour les chaussures, je confirme en tout cas que cela ne sera pas l'achat phare du sejour : en plus des problemes evoques plus tot, elles ne sont pas tres belles (en ce moment les etals sont envahis par des simili Converse, les simili Crocs et des sandales a tres haut talons...) et coutent au moins 5 euros (trop dur !). Mais pour les sacs, j'en profite ; j'en ai deja trois, plus six sacs en toile plastifiee pour faire les courses, ranger des habits dans les placards : ceux que l'on trouve en France sont decores de lignes qui se croisent, bleues, rouges, vertes ou noires (j'ai fait une etude poussee...), mais ici, il y a toutes sortes de motifs : Winnie l'Ourson, des fleurs, Hello Kitty et autres petits trains. Et c'est chouette ! Enfin, concernant les vetements, je vais attendre d'aller dans les ateliers de mode avant de vous en toucher un mot. En tout cas, les Shanghaiens sont mieux habilles que les habitants des autres grandes villes chinoises (sauf toujours Hongkong et Taipei). Question de gout, d'habitude de frequenter les Occidentaux qui les fait s'habiller de maniere que je trouve plus seyante ? Et tout simplement, plus d'argent !!!

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19 juin 2008

Ou comment j'ai découvert George Crumb.

            Mini-Moufette passe le bac. Oui. Elle est mignonne, pleine de poils, court partout, pousse de petits cris quand elle voit un bout de fromage et ne sent pas très bon si on ne la lave pas consciencieusement tous les jours : c'est donc bien une Mini-Moufette. Par des manoeuvres intéressantes quoiqu'étonnantes, elle en est venue à prendre musique comme option lourde, spécialité si vous préférez, pour son bac L. Ce qui aurait été une bonne idée si elle y avait consacré un tant soit peu d'énergie et de "temps de cerveau" ces deux dernières années ; mais elle avait autre chose à faire, comprendre la critique que Kierkegaard fait de Kant dans son traité de sémiotique du transcendant. Elle était de plus accaparée par un autre thème primordial : élégie et épitomé chez les symbolistes belges. C'est de famille, il n'y a rien à faire...
           Toujours est-il que son épreuve de musique d'hier était assez cocasse pour un regard extérieur ; et même intérieur, selon elle. Il s'agissait d'analyser une oeuvre de George Crumb, compositeur américain de musique moderne. Et la musique moderne, c'est très fou, ne l'oublions pas. Ainsi, la partition comporte des annotations du type "bruits d'ossements", "cri de détresse", "hululements", "sanglots", vous pouvez également y discerner l'intervale de trois tons nommé diabolus in musica. Et la partition qui vous est soumise se présente parfois comme ça :

george_crumb_makrokosmos_ii_12

            Ou comme ça (remarquez le "seagull effect") :

Crumb

            Ou encore comme ça :

CrumbSpiral



            C'est trop fou, non ? Et je ne vous raconte pas pour jouer ça, le musicien s'explose le cou à lire sa partition et se démanche les bras parce qu'il doit jouer de son instrument comme d'une viole. A écouter, cela donner ceci (ici, les musiciens tiennent leur instrument de manière conventionnelle) :

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13 juin 2008

"Le Guépard", Giuseppe Tomasi de Lampedusa : la nouvelle Italie en marche.

Le_Gu_pard            Le bac approchant, je me devais de pouvoir bavarder avec Mini-Moufette des oeuvres qu'elle aurait à commenter. Et dans mon esprit, Le Guépard n'était jusque là qu'une référence célèbre, un film et un livre, mais à propos duquel je ne savais qu'une chose : il y a du Verdi à un moment... Hum, ça allait loin...
            Consciencieusement, je me lance donc dans la lecture du Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Et dès les premières lignes, je suis envoûtée : la poussiéreuse et mystérieuse Palerme surgit devant moi. Ses rues calmes, ses palais décrépis, ses couvents omniprésents... Lampedusa décrit ici sa propre famille transposée en littérature et, à travers elle, le destin de la noblesse italienne quand au loin jaillissent les éclairs de l'Unification italienne, en marche sous le drapeau du Nord et poussant devant elle une nouvelle société, qui attend avidement de grapiller les restes : la bourgeoisie.

            Un des premiers étonnement à la lecture de ce roman est la force d'évocation de l'auteur : le lecteur est dans les pensées du Prince de Salina, éminent représentant de la grande noblesse palermitaine ; il le suit dans ses réflexions et ses habitudes, ses pensées souvent amères sur ce qui l'entoure, cette bourgeoisie montante et son propre décès. Il voit, triste mais résigné, s'appauvrir le sang, cette valeur fondamentale pour la noblesse qui recouvre à la fois les notions de pureté, d'honneur et de valeur personnelle, disparaître sa classe, et sa grandeur se ternir. Et parce que j'étais à Palerme en octobre dernier, j'avoue avoir été encore plus happée par ces descriptions à touches rapides et légères, ces allusions désabusées ou ces regrets,  si bien assortis au décor qu'offre la ville. Salina évoque notamment son enterrement et regrette de ne pouvoir être momifié dans le couvent des Capucins, où il aurait encore pu briller parmi ses pairs. Et aujourd'hui encore, la visite de ce couvent et de ses rangées de momies à portée de main émeut terriblement, toute une société d'un temps révolu vous regarde...

            Le décor dans lequel le prince évolue manifeste encore plus le déclin : aux ors et aux splendeurs ont succédé la poussière, les pièces fermées et oubliées, l'appauvrissement des terres comme des bourses. Et l'entourage du prince, peint sans concession mais sans caricature non plus, renforce cette idée : la princesse, tatillonne sur la pureté du sang et bigote à l'extrême, reste attendrissante dans ce rigorisme passéiste ; ses filles, que l'on voit à deux étapes de leur vie, Caterina et Carolina effacées et Concetta intransigeante malgré ses doutes, la seule véritable héritière du caractère des Salina selon le prince. Les fils sont quant à eux totalement absents, à l'image de la dynamique qui a disparu dans cette noblesse palermitaine ; enfin, le père jésuite Pirrone, stérile par vocation, ou encore la préceptrice française, également stérile mais par nécessité. Tous ces personnages se figent progressivement, dans leurs convictions, dans les codes sociaux, et leur infertilité est une image de la disparition annoncée de la noblesse. Dentelles noires et cheveux blancs, mort lente manifestée par une écriture précieuse mais jamais empruntée : une prose et un rythme parfois inhabituels à nos oreilles contemporaines, une saveur surannée venue des temps anciens.

            Le seul mouvement de ce roman est extrêmement lointain, car il se joue dans la péninsule : la Révolution, politique d'abord avec les chemises rouges, et sociale avec la montée en puissance des bourgeois. Salina, d'abord hostile, s'habitue par nécessité à leur avidité, à leurs inconvenances et finit même par admirer leur habileté et leur absence de scrupules. Et la question fondamentale pour lui, mais pour toute la noblesse italienne également, est là : que faire pour sauver le sang noble des décombres de l'ordre ancien ? Certaines regardent et sont engloutis ; d'autres, comme le jeune Tancredi, neveu de Salina, comprennent très rapidement où est leur intérêt. Et au prestige du nom préfèrent assurer leur avenir : entre alors en scène la sublime Angelica, fille d'une bourgeois mal dégrossi, élevée dans un couvent florentin. Exquise, du sang neuf et surtout de l'argent : tout ce que ne possèdent plus les jeunes filles de la grande noblesse sicilienne. Elle est donc l'or sonnant et trébuchant qui permet au noble Tancredi de se glisser dans le nouvel ordre social, de régner à nouveau mais d'une nouvelle manière...
            Ce jeune couple, c'est donc la nouvelle Italie en marche, contre laquelle Salina ne peut rien. Sa seule consolation se trouve dans une fatalité que Tancredi énonce assez tôt dans le roman : "il faut que tout change pour que rien ne change". Cette prophétie, Salina la fait sienne tout en soulignant que si les apparences sont sauves, la nature des choses aura changé : les lions et les guépards de l'ancien temps, qui règnent sur le peuple par la force mais avec le sens de l'honneur, seront remplacés par les chacals et les hyènes, voraces et sans pitié. Les forts remplacés par les cruels...

            Une découverte inattendue donc que ce Guépard, d'une grande beauté littéraire, un peu comme les effluves d'eau de Cologne jaillissant d'une dentelle retrouvée dans une vieille malle. Poignant et révélateur des transformations d'une société, de toutes les sociétés peut-être... L'UMP chiraquien remplacé par l'UMP sarkozyste ? ...

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09 juin 2008

Parce que l'on ne revient jamais indemne d'Italie : "Monteriano", E. M. Forster.

Monteriano            Et oui, encore un roman de Forster : je vais tellement vous seriner avec cet auteur que vous allez finir par vous offrir les oeuvres complètes...

           E. M. Forster campe dans ce roman le petit village toscan de Monteriano, réputé dans la bonne société anglaise pour sa typicité, et où le touriste anglais du début du XXème siècle vit l'aventure italienne à moindre frayeur. Rudesse et sensualité, saleté et authenticité : c'est l'Italie mythique qui se déploie ici sous les yeux de deux jeunes Anglaises, l'Italie ambiguë qui attire et séduit mais inquiète aussi. Mais plus que de peindre encore la fascination des Anglais pour l'Italie, il s'agit surtout dans Monteriano de comprendre cette fascination et de cerner pourquoi l'on ne revient jamais le même d'un voyage en Italie, aujourd'hui encore...

           Comme dans tous ses romans, ce sont les femmes qui sont au centre de l'intrigue et qui la font progresser. Lilia, une jeune veuve de la bourgeoisie anglaise mais méprisée par sa belle-famille, accompagne en Italie la jeune Caroline Abbott : pourtant, c'est la première qui est délurée, inconvenante, originale et inconséquente, tandis que la seconde, plus réfléchie et rationnelle, peut même être qualifiée d'austère. Ce sont donc les deux archétypes féminins de Forster, présents dans la plupart de ses romans, qui s'entrecroisent à nouveau. A l'issue de ce voyage, le drame arrive au sein de la froide famille anglaise sous la forme d'un télégramme : Lilia s'est fiancée à un Italien, plus jeune qu'elle et sans travail. Scandale. Reniement.

            Etonnamment, ce n'est pas la lutte de Lilia contre sa belle-famille qui occupe Forster : en effet, celle que l'on croyait être le personnage central meurt brusquement, laissant un nouveau-né à son mari Gino. C'est en fait sa décision qui est personnage central, décision de lier intimement Angleterre et Italie, d'aller au bout de cette intrigue qui pousse de plus en plus d'Anglais de l'époque à parcourir les routes italiennes... Lilia a consommé jusqu'au bout cette attirance pour le Sud, bouleversant l'ordre des choses et les convenances. Mais elle est trop entière pour que Forster puisse en faire un de ces personnages dont il peut analyser avec finesse les évolutions intérieures : ce sont en réalité son beau-frère Philippe et la froide Caroline Abbott qui subissent au plus profond de leur être l'insinuation d'une chaleur, d'une passion étrangères à l'Angleterre...

            Caroline, venue en Italie pour reprendre l'enfant de Lilia et l'élever en Angleterre, se découvre être une femme passionnée, prête à se battre pour ses convictions, mais aussi à compatir et comprendre ce père aimant. Faut-il alors laisser l'enfant en Italie avec Gino, au milieu des paysans et des rues sales, ou bien l'emmener vers l'Angleterre morne et pluvieuse, mais convenable ? Et pour Philippe, ce jeune homme sarcastique, Anglais typique blasé et languissant, se réveille progressivement, contaminé par la sève italienne, l'excitation du voyage et de la découverte de l'autre... Chacun des deux se révèlent sous son vrai jour, contenu jusque-là dans le carcan collet-monté de l'Angleterre : fougue, amour, passion. Même si aucun n'abandonne finalement ses principes originels : là où l'Italien ou l'Italienne de roman auraient fait fi de leur timidité ou des convenances, l'Anglais choisit toujours la raison... Malheureusement, semble murmurer Forster.

            Le thème fondamental est bien sûr celui de la liberté individuelle de choisir son destin, qui est souvent celle de Forster, mais aussi celle des principes inculqués par une éducation, une société, qui nous contraignent de faire des choix contraires à notre bonheur. Cette dissemblance fondamentale et irréductible entre esprit du Nord et esprit du Sud, chaleur humaine et austérité, spontanéité et retenue, est le cadre dans lequel Forster développe cette réflexion : et s'il joue des préjugés de son époque, jamais il ne tombe dans la caricature ou la méchanceté, même s'il trempe parfois sa plume à l'encrier de l'ironie. D'ailleurs, le climat toscan est réellement perceptible dans Monteriano, le rythme du roman est plus lent, les actions et les dialogues plus nonchalants même, et l'auteur s'attarde parfois au gré des routes, flânant dans la campagne toscane et admirant au loin les clochers de Monteriano.

            Monteriano est donc un très beau roman, au style plus vaporeux et aux ressorts plus mystérieux que les autres mais d'une tout aussi grande finesse dans l'évocation de personnages complexes, tiraillés entre leurs convictions et les contraintes de leur époque. Et le titre original sonne finalement comme un avertissement adressé aux Anglais, aux hommes du Nord : Where Angel Fear to Tread. Non : personne ne revient jamais indemne d'Italie.

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07 juin 2008

Euro 2008 ? Let's foot !

Logo_foot           C'est parti, les soirées, les journaux et les conversations vont pendant un mois tourner autour du sujet phare de ce mois de juin, le foot. Car la Coupe d'Europe vient de commencer. Et déjà la Suisse et la République tchèque s'affrontent !!! Comme on se marre : une cérémonie d'ouverture, "simple et de bon goût" ouh ouh ouh, c'était vraiment char-mant ! Il y en avait même qui se roulaient dans la pelouse en jouant aux nems en baudruche, c'était fou.
            Pour ma part, j'ai décidé de profiter de cette session pour faire subir une batterie de tests cliniques à Tac : avec sa passion inconsidérée pour les crêpes, à qui va-t-il accorder le plus d'attention pendant le match ? A sa crêpe légère faite maison par sa Moufette d'intérieur et dégoulinant de salidou (caramel au beurre salé) ou à ces insipides équipes rouges et blanches (parce que ce premier match ne casse pas franchement des briques) ? Sinon, tous ces pots sur la table contiennent divers miels ramenés d'un peu partout car Tac est fan de miel (c'est un écureuil à tendance ursidée), de la confiture de citron vert, du chocolat et du salidou fondus et du sirop d'érable...

Cr_pes


Plateau-télé-foot, version Euro 2008, Moufette création.

           En tout cas, pour cette Coupe d'Europe, j'accorde tout mon soutien à l'équipe turque. Pourquoi ? Parce que notre Hyprésident-qui-est-vraiment-trop-pertinent a déclaré il y a quelque temps que la Turquie n'avait pas vocation à entrer dans l'Union européenne pour la simple et bonne raison qu'elle se situe... en Asie mineure. L'explication avancée est tellement intelligente que je rêve que la Turquie gagne... la Coupe d'Europe. Mouahahahahahaha !!!
            En tout cas, cela va chauffer ce soir à la maison : Tac soutient le Portugal qui rencontre la Turquie... Les crêpes vont-elles voler ??? Non, il n'en reste déjà plus...

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04 juin 2008

"La Tulipe noire", Alexandre Dumas : une bluette à l'apogée littéraire.

La_Tulipe_Noire_Dumas            Il revient toujours un roman d'Alexandre Dumas dans mes lectures, une plongée récurrente dans les méandres de cette oeuvre si dense et foisonnante... Cette fois-ci, mon choix s'est porté sur un titre mythique, La Tulipe noire : j'étais persuadée que cela avait quelque chose à voir avec le dessin animé Lady Oscar, qui en aurait été inspiré ou quelque chose comme ça. Mais en fait, il n'en est rien puis que ledit dessin animé reprend le manga pour adolescentes (shōjo) La Rose de Versailles dans la veine de l'imaginaire nippon autour de Marie-Antoinette. Et le dessin animé La Seine no Hoshi intitulé en français La Tulipe noire reprend le film de Christian-Jacque avec Alain Delon, mais qui n'a rien à voir... Je me suis donc fourvoyée en toute beauté, mais qu'à cela ne tienne, c'était un nouvel univers de Dumas dans lequel me plonger !

            L'intrigue est joliette : dans un contexte politique tendu, qui voit l'accession dans le sang de Guillaume d'Orange au statut de stathouder des Pays-Bas, Cornelius van Baërle, filleul d'un homme d'Etat républicain lynché par la foule, s'occupe uniquement de créer la tulipe noire, miracle de la nature et de la science. Arrêté et condamné pour une trahison imaginaire, il rencontre heureusement dans sa prison Rosa, la fille du geôlier, qui l'aide à atteindre son but. Ensemble, ils déjouent les obstacles dressés par un ancien voisin envieux et tulipophile et tout finit dans le bonheur... Des rebondissements donc, de la politique, de la jalousie et des beaux sentiments ; mais aussi des quiproquos, des coups de théâtre et des injustices flagrantes qui tiennent le lecteur en haleine : Dumas maîtrise l'art du récit et l'on ne s'ennuie pas, c'est certain ; on reste toutefois sur sa faim car les choses sont un peu pliées d'avance...

           Le ton est léger et enjoué, c'est celui attendu pour un feuilleton qui paraît dans les journaux et dont on allonge parfois un peu la sauce ; il est émaillé de quelques références attendues, le dilemme de Cornélius, tragique grec, qui ne peut tuer son geôlier car père de sa bienaimée, ou encore la procession digne d'une déesse romaine accordée à la tulipe noire... Mais l'auteur s'autorise également quelques facéties, assez délicieuses : "Cornélius ne savait point ce qui s'était passé à Harlem, et nous le laisserons dans cette ignorance jusqu'à ce qu'il en soit tiré par les événements. Mais il ne peut pas en être de même du lecteur qui a le droit d'être mis au courant des choses, même avant notre héros". Ce genre d'intervention d'auteur est assez magistrale tout de même ! Et les personnage sont suffisamment typifiés pour que notre sympathie ou notre antipathie soit éveillée régulièrement : compassion à l'égard des frères de Witt, colère à l'encontre de Guillaume d'Orange, sympathie à l'endroit de ce joli couple, dégoût envers Isaac Boxtel. Avec, au final, une pique assez violente contre les Hollandais de l'époque : "Cette exhibition de la tulipe, c'était un hommage rendu par tout un peuple sans culture et sans goût, au goût et à la culture de chefs célèbres et pieux dont il savait jeter le sang aux pavés fangeux du Buytenhofff, sauf plus tard à inscrire le nom de ses victimes sur la plus belle pierre du panthéon hollandais".

            Plus étonnant, cette bluette bien gentille recèle un certain nombre d'ambiguïtés quant à la confusion des objets aimés : la tulipe noire et la jeune Rosa. Le double sens va parfois jusqu'au graveleux, ce qui est fort inattendu vus l'intrigue et le ton enjoué... Il faut dire que la tulipe est le personnage principal du roman, l'objet de tous les soins, de toutes les attentions et surtout de toutes les attentes, argent et amour. De ce fait, Rosa devient sa rivale et elle l'a bien compris : "Il n'y a qu'en devenant sa mère (...) que je puisse cesser d'être sa rivale", la lutte entre les deux fleurs est en effet inégale et devient donc poignante : que peut Rosa contre la tulipe noire ? l'idéal inatteignable de Cornélius et pourtant ardemment cherché ? La tulipe vit d'une vie indépendante, elle est celle qui, noire sur son trône d'or, permet de distinguer le bien du mal, de rendre le jugement équitable : ainsi, la tulipe est divinisée et éclipse Guillaume d'Orange.

            Et de cette féminisation et déification résulte une sensualité rare chez Alexandre Dumas. Rêvant au fond de sa geôle, Cornélius mêle en un même songe tulipe et femme : "Peut-être en ce moment Rosa tient-elle la tige de la tulipe entre ses doigts délicats et tiédis. Touche cette tige doucement, Rosa. Peut-être touche-t-elle de ses lèvres son calice entrouvert ; effleure-le avec précaution, Rosa, Rosa, tes lèvres brûlent ; peut-être en ce moment mes deux amours se caressent-ils sous le regard de Dieu". Ahem, ahem, ahem.... Dans la même veine, un  petit dialogue entre les deux personnages où, juste après un baiser volé à travers la grille, Cornélius demande si la tulipe a bien levé :
            "- Levé bien droit ? demanda-t-il.
              - Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa.
              - Et elle est bien haute ?
              - Haute de deux pouces au moins.
              - Oh ! Rosa, ayez-en bien soin et vous verrez comme elle va grandir vite.
              - Puis-je en avoir plus de soin ? dit Rosa. Je ne songe qu'à elle.
"

            ... Je vous avais prévenus...

            La Tulipe noire est donc un roman qui détonne dans l'univers romanesque de Dumas : gentillet, simple, il divertit et ne manque pas d'intriguer le lecteur avec des scènes d'un érotisme masqué et inattendu...

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03 juin 2008

"Babylone" au Louvre : du mythe à l'archéologie.

            Une longue file d'attente. Longue, très longue. Mais heureusement, la Moufette prévoyante est munie de sa carte des Amis du Louvre, parce qu'elle est très amicale, et est accompagnée de son Tac : ils vont donc pouvoir deviser gaiement pendant l'attente de seu-le-ment un quart d'heure alors que d'autres auront trépigné pendant plus d'une heure et demi.... Et là, à moi Babylone (le site de l'exposition en lien est excellent) !!!

Brueghel_Babel            Il faut dire que le nom de l'exposition a de quoi attirer les foules : Babylone, c'est à notre oreille l'image la ville des plaisirs, du faste, de l'ire chrétienne et des splendeurs décadentes. Et l'une des deux problématiques essentielles de l'exposition est celle-ci : dévoiler le mythe qui hante les esprits européens depuis un bon millénaire. La seconde partie du hall Napoléon est donc consacrée à tout l'iconographie qui traversent les manuscrits médiévaux, dans les lettrines peintes, les gloses et interprétations de la Bible. On lit alors du grec, de l'hébreu, de l'arabe, du latin, toutes langues savantes du grand Moyen Age. Pourtant cette salle est vide de visiteurs ; tout comme le sont les espaces consacrés aux tableaux de la Renaissance et aux croquis de fouilles du XIXème siècle.

            Le XVIème siècle confond souvent en un même sujet Babylone et Babel, avec toujours cette moralisation du sujet dans le droite ligne du mythe médiéval. Des noms résonnent, comme autant de rappels mythiques : Nabuchodonosor, Sardanapale, Sémiramis... Quelques sublimes chef-d'oeuvre, mais les explications sont comme à l'habitude, décourageantes ou ennuyeuses : en blanc sur fond gris, de grands textes culpabilisent le visiteur qui aimerait tant les lire mais qui n'a pas envie de s'agglutiner en masse pour ce faire. D'autant plus que ces explications sont assez minimales et absconses : je pense notamment aux diverses évocations de la chronologie politique de la région, ils ont réussi à tout m'embrouiller ! Cette partie de l'exposition, du fait de la place prépondérante de Babylone dans l'imaginaire occidental, aurait gagné à être mieux mise en scène, mise en valeur et expliquée : quelle idée de mettre simplement une suite de livres puis de tableaux... Enfin...

Delacroix_Sardanapale     Martin_Festin

"La Mort de Sardanapale" d'Eugène Delacroix et "Le Festin de Balthasar" de John Martin
(regardez les mots divins tracés en haut à gauche de ce dernier).

Gudea           Quant à la première partie de l'exposition, elle est consacrée aux vestiges archéologiques de Babylone :Porte_d_Ishtar on retrouve donc ici quelques chef-d'oeuvre des musées de nos capitales européennes, le Louvre évidemment, le Vorderasiatischen Museum de Berlin et le Britsch Museum de Londres. Beaucoup de déjà-vu donc (comme je me la joue, mouhahahahahaha !!!), mais il était intéressant de rassembler en un seul espace ces pièces. Sauf qu'il y manquait la grande porte d'Ishtar de Babylone du musée de Berlin : c'est un peu dommage, bleue roi, monumentale, une véritable allée de procession. Bon, j'en conviens, un peu compliqué à ramener aussi. Seuls trois grands panneaux portant des lions étaient donc présentés, magnifiques par le modelé, les couleurs et la puissance se dégageant du haut-relief léonin. Je cause vraiment très bien aujourd'hui.

Lion_Babylone


Cun_iforme

St_le            Autre remarque : il est vrai que parmi les objets découverts on compte beaucoup de stèles, quelques-unes portant des hauts et bas reliefs, la plupart comportant un texte en écriture cunéiforme. Et là, il était grandiose de voir toutes ces têtes courbées sur ces stèles, déchiffrant sans aucun doute l'akkadien dans le texte. En même temps, l'héroïne de la série Alias lit du démotique dans son lit, alors pourquoi pas... Quelques très beaux objets en pâte de verre, des statuettes, des sceaux, des stèles gravées et même des statuettes de l'époque grecque parthe et séleucide : on passe donc des scènes royales et hiératiques à des éléments plus quotidiens (il y a même deux personnages en train de s'en donner à coeur joie...).


           Si la muséographie n'était pas (elle ne le sera jamais je crois bien) révolutionnaire, cette exposition avait en revanche le grand intérêt de rassembler des pièces exceptionnelles et rarement côte à côte. Je me demande toutefois s'il n'aurait pas été plus intéressant de disposer l'exposition dans le sens contraire, comme je l'ai fait ici : partir du mythe pour voir ce qu'il en était de Babylone dans la réalité.

Posté par Chouyo à 14:21 - Culturons-nous ! - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 juin 2008

Surfer sur la vague Bollywood : "Les fabuleuses aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire", Vikas Swarup.

Swarup_Les_fabuleuses_aventures            Ce cadeau avait pour but de me détendre, et Les fabuleuses aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire de Vikas Swarup remplit totalement son office. Mais cela ne va malheureusement pas plus loin car ce roman n'est qu'un prétexte, surfant sur la mode de ces dernières années, découverte de l'Inde moderne, de ses charmes, de ses problèmes quotidiens et surtout de son cinéma...

            L'intrigue est la réplique exacte du titre : le jeune Ram Mohammad Thomas, orphelin et serveur, dont le nom n'est paaaaaas du tout programmatique d'une Inde multiculturelle, répond parfaitement aux douze questions du jeu télévisé "Qui veut gagner un milliard de roupies ?", miroir exact de notre "Qui veut gagner des millions ?" aux tics de langage près. Cela ne plaît pas au producteur du jeu, qui n'a en réalité pas les moyens de payer la somme : le roman commence donc sur le jeune Ram passé à tabac par la police corrompue et sauvé de justesse par une jeune avocate. A qui il doit raconter, pour les besoins de sa défense, comment il a pu connaître la réponse exacte à chacune des douze questions du jeu.

           L'intrigue aurait pu fonctionner, mais l'auteur sombre avec une facilité exaspérante dans l'artifice littéraire médiocre : un chapitre = une question = un flash back = une réponse ; ainsi que dans le trop attendu "j'ai vécu ça, donc je peux répondre". Alors, bien sûr, Vikas Swarup tente de brouiller les pistes, de bousculer la chronologie mais après une ou deux fois, le lecteur n'est plus dupe. De même, l'auteur utilise les flash back pour décrire divers aspects de la vie quotidienne en Inde : malheureusement, il le fait sans arrière-plan intellectuel et historique, sans profondeur narrative puisque les personnages apparaissent, disparaissent et réapparaissent sans avoir évolué d'un iota, et surtout avec un recours permanent et décomplexé à l'à-propos et au prétexte. J'ai même eu l'impression de voir sous mes yeux le brouillon avec la trame "ne pas oublier de parler de ça, de ça, de ça...".
            Le lecteur subit donc les passages obligés du "roman à propos de l'Inde et de ses horreurs" : l'orphelinat, l'ordre des mendiants et son chef immonde, le prêtre généreux, la famille australienne rongée par ses secrets, le travail des enfants, le bidonville, les immeubles collectifs, la saleté. Enfin, non. Pardon : on voit juste ce qu'il faut de désagréments pour être horrifiés et pouvoir s'écrier "Oh les pauvres", mais pas suffisammentMistry_L__quilibre_du_monde pour voir, sentir, toucher et comprendre réellement ce qu'il en est du quotidien de millions d'Indiens. Il ne faudrait surtout pas dégoûter ou choquer le lecteur... Quant à ces questions, et pour un traitement littéraire, intellectuel et humain d'une très grande qualité, je ne peux que vous renvoyer encore et encore à L'Equilibre du Monde de Rohinton Mistry qui décrit avec profondeur, style et sans condescendance les réalités de l'Inde contemporaine que Vikram Swarup utilise ici sans vergogne uniquement pour des raisons de succès éditorial.

            Les fabuleuses aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire est donc un roman qui détend bien sûr, idéal pour un trajet en train ou la plage, mais qui est bien loin d'être fabuleux...

Posté par Chouyo à 13:51 - Culturons-nous ! - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

"Rencontre au bord du fleuve", Christopher Isherwood : le regard du frère.

Isherwood_Rencontre_au_bord_du_fleuve            Premier pas dans l'oeuvre de Christopher Isherwood, auteur difficile à saisir : Britannique naturalisé Américain, homosexuel exilé à Berlin dans l'entre-deux guerres (expérience dont est tirée la comédie musicale Cabaret), converti avant guerre à l'hindousime, ami de W. H. Auden et "disciple" d'Edward M. Forster (dont je vous ai déjà parlé longuement). Mais avant même d'avoir wikipédisé, lire Rencontre au bord du fleuve met sur cette piste : Isherwood est un auteur complexe, blessé aussi, qui scrute l'intime des convictions, des choix et des relations aux autres.

            Ce roman est leste, le sujet rapidement quoique brillamment traité. Il met aux prises uniquement deux personnages que le lecteur ne rencontre que par l'intermédiaire de leur relation épistolaire : deux frères, qui se sont perdus de vue car tout les sépare. Leur mode de vie, leur mode d'être, leur activité professionnelle, leurs croyances. C'est pour demander à son frère aîné de prévenir leur mère de son entrée dans le monachisme hindou qu'Oliver renoue avec Patrick ; lettre polie, amicale, un peu distante toutefois, on soupçonne déjà la méfiance et la cassure entre les deux frères. Patrick répond avec enthousiasme, le ton enjoué devenant trop jovial pour combler le silence et masquer la blessure.

           Le roman n'est que cette recherche de l'autre, du frère, du double qui n'en est pas un, au fil du journal intime qu'Oliver tient pour apaiser les craintes que ravivent Patrick et des lettres de ce dernier à sa mère, à sa femme et à son amant. Si ce sont bien évidemment deux univers qui se confrontent, Isherwood ne tombe pas dans la facilité du binôme antithétique : ce qui l'intéresse, c'est plutôt la manipulation des autres et de soi-même, la manière dont on se crée un masque, dont on le porte et la fierté avec laquelle on va jusqu'à l'arborer parfois dans nos relations intimes.
            Olivier, si doux aux yeux de tous, est aux yeux de son frère aîné un homme doué, volontaire, ambitieux. Il l'a finalement très bien cerné, puisque les sentiments que couche Oliver sur son journal révèlent une attitude bien plus conquérante, résolue, si peu digne d'un swami hindou se morigène-t-il, face aux autres et aux évènements. Il veut convaincre son frère de sa bonne foi et du bien-fondé de son choix, mais ne veut pas non plus avoir à se justifier face à celui-ci. Mais c'est Patrick, qui clame à tout vent son extrême tolérance, qui se révèle sans aucun doute le plus duplice : critiquant les choix d'Oliver d'une plume ironique voire sarcastique, le grand frère pense avoir tout compris de son cadet et s'apitoie même sur lui.
            Tandis qu'Oliver se débat pour se positionner face à son grand frère, Patrick est confronté au dilemme du choix de vie : il manipule sa femme comme il manipule son amant, ne parvenant à faire aucun choix ou, plutôt, faisant le choix de tout avoir. Il embobine son entourage, tranchant au bon moment, adouci et suppliant à d'autres, et obtient confort du foyer, bonheur d'une progéniture et excitation d'une relation adultère et homosexuelle, tout en culpabilisant tous ceux qui participent de près ou de loin à cette relation.

            Isherwood nous emmène donc au bord du Gange, aperçu seulement de loin en loin, pour réfléchir avec lucidité à notre manière de s'engager dans la vie et envers les autres, manipulation quasi maladive chez Patrick, plus ordinaire chez Oliver. Rapidement, le lecteur est renvoyé à ses propres attentes, à ses propres manipulations, aux jeux et aux masques de son univers intime. Parviendrons-nous à choisir de manière définitive un chemin de vie, ou essaierons-nous toujours d'avoir le beurre et l'argent du beurre ?

            Dans cet article, j'utilise pour la première fois de ma longue carrière de moufette le terme "morigéner". Je suis super fière.

Posté par Chouyo à 10:44 - Culturons-nous ! - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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