06 août 2009
Cadavre exquis : la nouvelle de l'été !
Le projet : partie d'une idée et du blog d'Aude Nectar, la nouvelle de l'été a fait son petit bout de chemin depuis ! Après moult déplacements dans la blogosphère, elle a atterri ici même la semaine dernière et j'ai donc apporté ma petite contribution à cette oeuvre bloguesque collective... Attention, soyez attentifs car la fin approche !
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L'été arrive, et avec elle
l'envie d'organiser une chaîne littéraire sans prise de tête, de
créer ensemble une nouvelle légère, drôle, délirante ou macabre, je ne peux
rien promettre car je n'en serai maître que d'une infime partie. Je lance
aujourd'hui le début en deux ou trois phrases, et je ne demande pas plus en
terme de participation. Simplement en quelques mots de laisser libre court à
votre imagination, tout en étant attentif à ce que l'ensemble reste cohérent.
Chaque blogueur sollicité écrit la suite de l'histoire et passe la main à un
autre de son choix. En le prévenant aussi par mail pour qu'il prenne
rapidement le relais. Ou soit remplacé s'il ne souhaite pas participer.
N'hésitez pas à faire rentrer des gars dans la chaîne, que ça ne reste pas qu'une
fiction de nanas, et des blogs de genres différents. Je suis curieuse de lire
ce que ça peut donner et qui participera. De temps en temps je vous informerai
de l'avancement de la nouvelle, et de l'endroit où elle se trouve.
Et surtout, je vous
remercie d'avance pour votre possible participation et le piment que vous
apporterez à nos vacances !
Le pitch: Une amitié féminine, des trahisons, de la manipulation: La vie quoi ! La mafia russe, une nouvelle Mme Claude, des escorts girl, les renseignements généreux, un Président interventionniste: La fiction quoi!
Rendez-vous au
tas de sable: je suis à la fin, au fond prés du radiateur.
Adossée contre un arbre, dans le square où elle s'est réfugiée, Suzanne rumine sa rancune. Même le soleil qui veut lui faire croire que tout va bien l'exaspère. Avec hargne, elle explose sa boîte de tic-tac sur le sol, et les points oranges et verts s'éparpillent dans mille directions.
Aude
En retard, sa
meilleure amie est en retard. Comme toujours. Sa meilleure amie ? Suzanne commence
à se poser la question. Pendant des années, Céline, la belle Céline l’a
fascinée. Elle était son modèle, quasiment son icône. Suzanne essayait
maladroitement de l’imiter en tout et en moins bien. Forcément. Céline était
inimitable, elle le savait, et elle en profitait.
A l’image des
deux fourmis qui s’affrontent sous ses yeux pour un tic-tac, Suzanne est
consciente que l’une d’elles doit l’emporter. Et il se pourrait bien que, cette
fois, ce soit elle la gagnante. Écrasant de l’index la fourmi la plus grande,
elle se détend en imaginant le visage de Céline lorsqu’elle lui apprendra
qu’Arnaud la quitte. Pour elle.
Oui. Toutes ses
pensées sont encore tournées vers la nuit dernière, moment magique où il la
couvrait de ses baisers tendres, parcourant tout son corps, parcelle par
parcelle, de sa langue langoureuse lui glissant dans le cou, de sa bouche
charnue, lui mordillant les lèvres. Jamais auparavant, elle n’avait ressenti
une telle sensation avec un homme, elle ne contrôlait plus son corps avec lui,
elle lui appartenait. En repensant à ces moments sensuels et charnels, elle
ressent un large frisson en ricochet sur l’intégralité de la surface de sa
peau. Chaque minute passée à ses côté lui paraissent tellement courtes, mais
l’heure n’était pas à celles des souvenirs, ni des bons moments, elle allait
rentrer dans une ère de chamboulements. Son dernier tic tac rescapé fut
brusquement explosé par sa mâchoire.
Le goût sucré de
son dernier tic tac lui rappela sa folle nuit d’amour. Un frisson de plaisir
parcourut son échine. Une douce torpeur l’envahit. Ses pensées furent
brusquement interrompues par l’incessante vibration qu’elle sentait à
l’intérieur de son jean. Son portable. Un nouveau message venait d’arriver. En
voyant le nom qui apparut, son coeur se mit à battre la chamade. Jonathan,
l’homme avec lequel elle vivait. A lui aussi elle devrait briser le coeur ce
soir. Puis, en pensant à comment annoncer la nouvelle à celui qui venait, le
matin même, de lui livrer la plus belle gerbe de roses thé, un autre message
arriva. Arnaud. Elle appuya sur la touche Lire, puis ces mots apparurent :
annule tout, je te quitte.
Deux ruptures
dans une seule journée. Quitter et être quittée. Elle ressentait de la
culpabilité à l’égard de Jonathan et du chagrin à cause d’Arnaud. Mais elle
éprouvait également un vrai sentiment de libération. Elle pourrait désormais
arrêter de jongler avec les emplois du temps et les mensonges. Elle pourrait
exister autrement que dans le désir des autres. La liberté se paye souvent du
prix de la solitude : elle le savait et était prête à payer. Cash. Elle
envisageait avec volupté des journées d’insouciance et d’égoïsme, des nuits
passées à apprécier le silence et à s’étendre en travers du lit. Se recentrer
sur soi et ne plus se partager. Pour être, plus tard, de nouveau disponible.
Pour qui ? Pour quoi ? Il était délicieux de laisser ces questions en suspens…
Soudain, elle
aperçut la silhouette de Céline, dont le retard dépassait maintenant les vingt
minutes. Je l’avais presque oubliée, pensa Suzanne. Qu’est-ce-que je lui dis
maintenant? Que j’ai passé la nuit la plus merveilleuse avec son mec, mais que
c’était purement sexuel donc no problem? Ou bien que son mec est vraiment pas
un bon coup et que je le lui laisse, plus vache ça! Ou bien la gentille Suzanne
va encore fermer sa gueule devant sa supposée meilleure amie, bougonna Suzanne,
intérieurement, car Céline était déjà là devant elle : « Salut ma belle! » dit
joyeusement Céline…
-”lut”, répondit
Suzanne qui ne cachait pas son mécontentement. Pourtant, Céline n’y prit même
pas attention, elle avait l’air ailleurs. Elle arborait un sourire béat et ses
yeux pétillaient de mille feux. Elle vint à la rencontre de Suzanne et ne
s’excusa pas de son retard. Il est vrai qu’avec elle, c’était une habitude de
ne pas arriver en temps et en heure, séduisante comme elle l’est, personne ne
lui en tenait rigueur, il lui suffisait d’un regard pour effacer toute rancune.
-”Ben t’en fais une tête”, lança Céline. Silence… -”Allez, viens, allons nous
promener”, dit-elle, tout en faisant demi-tour sur ses talons. Par mégarde, en
se retournant, Céline fit tomber une lettre de sa poche. Suzanne qui lui
emboîtait le pas s’abaissa pour la ramasser, et, en un coup d’oeil, elle vit
l’adresse de l’expéditeur : Jonathan. SON Jonathan.
Son sang ne fit
qu’un tour. Elle tira le papier hors de l’enveloppe et lu son contenu. Une
simple phrase, quelques mots griffonnés à la hâte: “Il faut que Suzanne sache
la vérité avant qu’il ne soit trop tard”. Tout se mit à tourner autour de
Suzanne, ses oreilles se mirent à bourdonner, des points noirs dansaient devant
ses yeux et mille scénarios défilaient dans sa tête. Elle couru alors derrière
Céline, l’attrapa pas le bras et l’obligea violemment à se retourner. Elle
brandit la lettre sous ses yeux et lui hurla : -” Tu peux m’expliquer? TU PEUX
M’EXPLIQUER?” Le sourire de Céline s’effaça immédiatement, elle pâlit et se mit
à balbutier. -”C’est… c’est pas facile à… à te dire… Ne m’en veux pas… Je n’ai
pas eu le choix… Je devais le faire… Je devais…” Et elle se mit à sangloter
comme un enfant. Suzanne n’avait jamais vu Céline dans cet état. Perdue, elle
hésita sur la conduite à adopter. Consoler son amie ou la pousser à livrer ce
secret qui semblait si terrible.<
Elle se sentait
tiraillée entre la détresse de son amie, et ses interrogations devant ces mots
“Il faut que Suzanne sache la vérité avant qu’il ne soit trop tard”. Elle ne
voyait pas ce qu’ils pouvaient signifier, elle ne comprenait pas. Céline
était-elle déjà au courant de leur petite aventure, à Arnaud et elle? Etait-ce
un jeu entre eux? Ou alors l’état de Céline n’avait rien à voir avec la nuit
qu’elle, Suzanne, avait passée à la trahir, et y avait-il alors un problème
bien plus grave? Suzanne prit le parti de consoler son amie, en se disant
qu’elle ne parviendrait à en apprendre plus sur cette lettre que d’une Céline
calmée. “Ce n’est sûrement pas si grave, tu sais… Tu peux m’expliquer, je ne te
jugerai pas”, lui dit-elle. Elle n’était pas sûre de ses paroles. Elle ne
savait pas où elle mettait les pieds. En même temps, elle avait elle-même été
une amie plutôt imparfaite, dans la situation, donc elle n’était pas dans la
meilleure position pour porter un jugement. Cependant, les larmes de Céline ne
se calmaient pas, elle était secouée de sanglots, ne parvenait plus à parler.
Suzanne était de plus en plus intriguée. Elle, qui, quelques instants plus tôt
se réjouissait de sa liberté retrouvée, se sentait comme prise au piège, et
elle ne savait même pas expliquer pourquoi. Comme elle ne pouvait rien tirer de
Céline, elle s’éloigna un instant. Elle avait besoin d’une explication. Elle
sortit son téléphone, et appela Jonathan. Il décrocha quasi instantanément.
« ah… j’allais
t’appeler … » lui dit-il d’une voix sombre « on peut se voir ce soir? J’ai un
truc à te dire… ». « Dis-le moi maintenant, j’ai prévu de voir Agathe ce soir,
j’ai eu un mail d’elle tout à l’heure» répondit sèchement Suzanne. « A vrai
dire … Agathe et moi voulions te voir … » « ça veut dire quoi Agathe et moi ? »
demandait Suzanne, avec moins d’assurance. « Nous voulions te voir pour
t’annoncer que nous allons nous marier … nous n’avons pas voulu le faire par
téléphone, mais là je pense que je n’avais pas le choix … je voulais aussi te
…» Suzanne avait déjà raccroché, mais son téléphone était resté collé à son
oreille, puis glissé dans son sac, en même temps qu’une larme. Elle était
incapable de réfléchir, elle sentait un vide autour d’elle. La main de Céline
posée sur son épaule vint la tirer de ce vide, du coup, elle se sentait moins
seule, presque rassurée à l’idée que Céline aurait encore plus mal qu’elle à
l’annonce de cette nouvelle qu’elle ne voulait pas garder pour elle. « Jonathan
vient de m’annoncer qu’il va se marier avec Agathe ». « Oui je sais » répondit
Céline en caressant les cheveux de Suzanne, comme pour la consoler. Comme
électrocutée par la main de Céline, Suzanne fit un bon en arrière. Elle ne
comprenait plus rien, elle avait l’impression que tout basculait. « Oui je sais
… je sais » lui assénait encore une fois Céline, « Mais alors la lettre, la
lettre de Jonathan, qu’est ce que ça veut dire ? », « Nous avons juste eu une
aventure, et on ne voulait pas garder ça par respect pour notre amitié,
maintenant qu’il se marie avec Agathe et qu’Arnaud m’a demandé en mariage ce
matin même ».
- Mais quelle
bande de pignoufs ! S’exclame Suzanne et sur ce, elle plante là cette chignarde
de Céline. Son instinct de survie l’emporte enfin sur toute émotion. Exit
Arnaud le chaudard, exit Céline le faux jeton, exit Jonathan le goéland, exit
Agathe la petite joueuse. La brise lui chatouille les jambes. Du haut de son
échafaudage un ouvrier la siffle gentiment. Suzanne accepte le compliment d’un
sourire. Décidément, c’est une belle journée qui commence…
« Son téléphone,
vibre. Revibre. Et une troisième fois. Mais Suzanne ne regarde pas le nom qui
s’affiche sur l’écran de son portable dernier cri. Elle préfère sourire,
simplement mais durement. Dans sa tête, seul le mot vengeance résonne, vient
taper contre sa boîte crânienne, à chaque seconde plus fortement, au fur et à
mesure que son plan machiavélique se met en place. Oui, c’est une belle
journée. Car Suzanne sait, que quelque part, elle en sortira « gagnante» . Son
amour pour Jonathan, Arnaud ou encore Céline (et même celui pour les tic-tac)
s’est transformé en haine. Et maintenant, elle sait. Elle sait. Elle va le
faire. Arrivée au coin de la rue des roses, elle aperçoit, a LEUR table, au
café « le petit noir» , Arnaud. Il est là. fidèle au poste. Et c’est par lui
que son plan va commencer à se mettre en place. « Salut Arnaud!»
Et alors
qu’Arnaud, l’objet de tous les désirs, le mâle tant convoité, le Tic-Tac
ultime, se retournait à l’appel de son prénom, celui que Suzanne aimait tant
entre, murmurer, crier sur ou sous l’oreiller, elle réalise non seulement
qu’elle aurait dû refuser le plat du jour ce midi à la cantine, la petite
tomate farcie à l’ail de Garonne, mais encore qu’une jeune et jolie brunette
sort du “Petit noir”, et enlace le cou d’Arnaud, avant de déposer un baiser
suggestif au creux de son oreille. Elle sait qu’Arnaud ne répond plus de rien
quand il a une langue fourrée jusqu’aux portes de son tympan.
La scène qui
s’offrait à Suzanne fut d’une jouissance extrême, puisque la première vengeance
lui fut servie sur un plateau… En effet, le barman qui venait de servir la
table d’à côté, se retourne, et… Voit sa dulcinée, qu’il croyait être sienne
pour la vie, en train de ramoner l’intégralité du système
otorhino-laryngologique du bel Arnaud. Le sang de ce vaillant Umberto ne fit
qu’un tour, il asséna un grand coup de plateau sur la nuque de sa belle
brunette Tatiana. Sous le choc, les dents de Tatiana ont suivi le même chemin
que les tic tac de Suzanne, toutes par terre, sauf une, qui se greffa, tel un
percing sur le “pavillon” gauche ( ben oui, celui du coeur…) d’Arnaud.
D’un geste
rapide, elle dégaina son IPhone 3GS, et en deux clics, discrètement,
photographia à la fois le baiser auriculaire torride, et la riposte au plateau
du barman, qu’elle se garderait au frais, pour le cas où… Un autre clic, et la
première photo fut postée sur twitter, et sur son wall Facebook, et pour être
certaine de ne pas louper l’affaire, en mail à Céline. Arnaud ne peut être à
moi ? Il ne sera en tout cas pas à elle. “je suis ta meilleure amie”, disait le
mail, “tu comprendras que je ne pouvais garder sous silence que ton mec te
trompe, le jour même où il te demande en mariage”. Ah ! Qu’elle était retorse,
pensa t’elle. Et complètement salope, aussi.
Juste à côté de
la table ou Arnaud se massait désormais l’oreille gauche, cherchant à en
extraire la dent, l’homme brun réprima un petit sourire. Bel homme, un peu trop
bien habillé quoique décontracté, il ne laissait pas les femmes indifférentes
et croisa le regard de Suzanne qui venait de commettre son forfait et qui
rougit légèrement. Elle lui plaisait décidément bien cette petite… Dommage… ou
bien ? Car Dimitri n’était pas n’importe qui : membre de la mafia russe, il
avait pour habitude de régler les problèmes des autres à coup de révolver ou
d’accidents fâcheux, avec une nette préférence pour le décrochage de
l’ascenseur, ce qui l’ennuyait bien dans la résidence pavillonnaire où il
sévissait actuellement en situation de pré-opération commandée. On le payait
fort bien pour son job et il vivait plus qu’à l’aise. En tous cas, la mère
d’Arnaud qui voulait garder son fils pour elle toute seule, et uniquement toute
seule, payait très très très bien… Et c’était une femme qui avait le bon goût
d’avoir un compte en banque aux Iles Caïman ! Comme lui…
Et personne ne
pouvait soupçonner combien Mme Mère, la mère d’Arnaud avait un esprit
machiavélique. Dimitri n’était pas seulement payé pour faire un éventuel
“ménage” ! Elle le payait aussi pour espionner Arnaud, travail facile pour
Dimitri, puisque qu’Arnaud ne savait pas résister à la tentation, mais elle
passait également son temps à lui envoyer des “tentations” à son fiston ! Il y
avait les “vraies”, Céline, Suzanne. Puis les fausses comme Tatiana, des
petites minettes payées par Mme Mère pour allumer Arnaud, ce qui n’était pas
bien difficile. Dimitri prenait des photos, montait des dossiers. Mais ça ne
s’arrêtait pas là : Mme Mère comptait bien sur autre chose, son rêve était que
toutes ces femmes qui voulaient lui voler son fils, finissent par s’entretuer
entre elles, bon débarras ! Et elle en sortirait blanche comme neige, gardant
son fiston sous sa coupe. Et qui plus est, elle ferait l’économie du tueur à
gages, le fameux Dimitri, radine quand même, la vioque ! Dimitri était chargé
de surveiller tout ça, et d’intervenir au cas où les demoiselles ne faisaient
pas bien le ménage entre elles. Et il connait la vie Dimitri, il sait bien que
Mme Mère rêve un peu trop, qu’il faudra bien qu’elle en passe par lui et ses
ascenseurs, et qu’elle s’occupe de remplir son compte aux iles Caïmans ! Pauvre
Mme Mère ! Elle ignorait que ce petit jeu allait se retourner contre elle !
Le visage de M.
Jean était fermé, le regard fixe. Il était en colère, froide la colère, calme,
la pire. Fidèle à sa réputation, il allait y avoir du grabuge. Le ministre lui
avait tapé sur les doigts, et ça, il n’aimait pas. Pas moins de trois chefs de
service convoqués, et là-bas, dans un coin, M. Paul, dit l’Ange Gabriel,
accidentologue de profession, responsable des opérations spécial. Son boulot ?
Prouver que le SAMU arrive toujours trop tard ! Et quand M. Paul est convoqué,
certains peuvent préparer leurs testaments. M. Jean se tourna vers la pulpeuse
Angélique et la regarda dans les yeux, non sans avoir d’abord détaillé son
avantageux décolleté. Déformation professionnelle. « Faites les entrées… » La
jolie blonde se leva et d’un joli balancement de hanche alla ouvris la porte.
Tatiana, lèvre tuméfiée, nez explosé, avait perdu beaucoup de sa superbe. Elle
s’avança, suivie de prêt par Arnaud, un pansement sur l’oreille qui lui valut
le surnom de Van Gogh. Dans ce métier tout le monde avait un surnom ! M. jean
regarda son monde et commença : « Ce matin, j’allume mon ordinateur, et voici
ce que je vois… » Il appuya sur une télécommande, et une image apparut sur le
mur. La qualité n’était pas très bonne, certes, mais l’on reconnaissait sans
erreur Arnaud et ce qui fut la belle Tatiana, le coup de plateau fatal, et une
dent qui volait. Pas très long, mais suffisant pour être embarrassant. « Comme
vous pouvez le voir, nous comptons des amis toujours prompts à nous renseigner
sur notre personnel. Cette petite vidéo est un envoi spécial de Monsieur le
premier Ministre ! Messieurs, Madame, je pense que depuis le Rainbow Warrior,
les services secrets français n’ont jamais été aussi ridicules ! M. Arnaud, je
vous envoie enquêter sur un russe mafieux, pour voir si par hasard ce ne serait
un agent ennemi à la cause de la France, et vous vous prenez pour James Bond en
mettant chaque soir une femme différente dans votre lit… » Tatiana regarda
Arnaud d’un air surpris, il esquissa un petit sourire en haussant les épaules
d’un air gêné. La claque lui arriva droit sur ce qui lui restait d’oreille. «
Salaud » murmura-t-elle sèchement . « Calmez-vous, Tatiana, j’en arrive à vous.
Alors là j’avoue que c’est très fort. On vous demandait juste de découvrir qui
était cette nouvelle madame Claude qui commençait à sévir dans la haute
société, et là, le nom que vous me donnez ne cesse de m’interpeller. Et je
viens de comprendre. Il s’agit de votre mère, Arnaud ! Pire, il semblerait que
cette dernière vous fournisse du bétail à votre insu, puisque que je vous
retrouve dans les bras, ou plutôt dans la tête de la charmante Tatiana,
elle-même petite amie de notre mafieux que vous êtes censé surveiller. D’où le
coup de plateau salvateur ! Pour finir, ce cher Dimitri, puisque tel est son
nom est en rapport régulier avec votre mère » Décrire la tête d’Arnaud est
quelque chose d’impossible, malgré sa richesse, la langue française ne possède
pas l’adjectif adéquat ! Une espèce de statue de sel, figé la bouche ouverte… «
Ah oui ! je comprends, cela fait un choc… M. Paul ! Dimitri, nous à faits
cadeau de cette petite vidéo, va donc le remercier » ce faisant, M. Jean passa
son doigt sous son menton. M. Paul acquiesça… « Quant à nous, nous allons nous
intéresser au cas de Madame Arnaud mère, d’une certaine Suzanne qui a pris la
vidéo et d’une Céline dont je voudrais bien savoir qu’elle est son rôle… »
Tout le monde
était en train de ressortir lorsque le téléphone posé sur le bureau du Premier
ministre sonna. « Oui, … bien sûr Monsieur le Président, …, je m’en occupe
immédiatement, mes respects Monsieur le Président. » dit-il avant de
raccrocher. « Attendez ! Il y a du changement. » cria-t-il à ceux qui étaient
en train de passer devant l’huissier qui tenait la porte ouverte. Chacun repris
plus ou moins la place qu’il avait avant d’être renvoyé et curieux de connaître
la raison de ce revirement observait avec attention le ministre qui fouillait
dans ses tiroirs. « Mais où ai-je bien pu mettre cette foutue note ? »
répétait-il sans cesse. « Ah ! La voilà, alors… » et il commença à lire
celle-ci après avoir chaussé ses lunettes qui lui donnait un regard de taupe.
"Certains journalistes
d'investigations commencent à soupçonner l'existence d'une jeune femme dans la
vie du président." Je ne peux vous dire quels sont les liens entre eux, si
ce n'est qu'elle n'est pas sa maîtresse, ni sa fille cachée, mais nous devons
absolument empêcher ça de sortir dans les médias. Elle s'appelle... Suzanne, et
il va falloir lui procurer une protection rapprochée, constante et discrète ;
elle-même ne doit rien soupçonner ! Arnaud ?En retard, sa meilleure amie est en
retard. Comme toujours. Sa meilleure amie ? Suzanne commence à se poser la
question. Pendant des années, Céline, la belle Céline l’a fascinée. Elle était
son modèle, quasiment son icône. Suzanne essayait maladroitement de l’imiter en
tout et en moins bien. Forcément. Céline était inimitable, elle le savait, et
elle en profitait.
A l’image des
deux fourmis qui s’affrontent sous ses yeux pour un tic-tac, Suzanne est
consciente que l’une d’elles doit l’emporter. Et il se pourrait bien que, cette
fois, ce soit elle la gagnante. Écrasant de l’index la fourmi la plus grande,
elle se détend en imaginant le visage de Céline lorsqu’elle lui apprendra
qu’Arnaud la quitte. Pour elle.
Oui. Toutes ses
pensées sont encore tournées vers la nuit dernière, moment magique où il la
couvrait de ses baisers tendres, parcourant tout son corps, parcelle par
parcelle, de sa langue langoureuse lui glissant dans le cou, de sa bouche
charnue, lui mordillant les lèvres. Jamais auparavant, elle n’avait ressenti
une telle sensation avec un homme, elle ne contrôlait plus son corps avec lui,
elle lui appartenait. En repensant à ces moments sensuels et charnels, elle
ressent un large frisson en ricochet sur l’intégralité de la surface de sa
peau. Chaque minute passée à ses côté lui paraissent tellement courtes, mais
l’heure n’était pas à celles des souvenirs, ni des bons moments, elle allait
rentrer dans une ère de chamboulements. Son dernier tic tac rescapé fut
brusquement explosé par sa mâchoire.
Le goût sucré de
son dernier tic tac lui rappela sa folle nuit d’amour. Un frisson de plaisir
parcourut son échine. Une douce torpeur l’envahit. Ses pensées furent
brusquement interrompues par l’incessante vibration qu’elle sentait à
l’intérieur de son jean. Son portable. Un nouveau message venait d’arriver. En
voyant le nom qui apparut, son coeur se mit à battre la chamade. Jonathan,
l’homme avec lequel elle vivait. A lui aussi elle devrait briser le coeur ce
soir. Puis, en pensant à comment annoncer la nouvelle à celui qui venait, le
matin même, de lui livrer la plus belle gerbe de roses thé, un autre message
arriva. Arnaud. Elle appuya sur la touche Lire, puis ces mots apparurent :
annule tout, je te quitte.
Deux ruptures
dans une seule journée. Quitter et être quittée. Elle ressentait de la
culpabilité à l’égard de Jonathan et du chagrin à cause d’Arnaud. Mais elle
éprouvait également un vrai sentiment de libération. Elle pourrait désormais
arrêter de jongler avec les emplois du temps et les mensonges. Elle pourrait
exister autrement que dans le désir des autres. La liberté se paye souvent du
prix de la solitude : elle le savait et était prête à payer. Cash. Elle
envisageait avec volupté des journées d’insouciance et d’égoïsme, des nuits
passées à apprécier le silence et à s’étendre en travers du lit. Se recentrer
sur soi et ne plus se partager. Pour être, plus tard, de nouveau disponible.
Pour qui ? Pour quoi ? Il était délicieux de laisser ces questions en suspens…
Soudain, elle
aperçut la silhouette de Céline, dont le retard dépassait maintenant les vingt
minutes. Je l’avais presque oubliée, pensa Suzanne. Qu’est-ce-que je lui dis
maintenant? Que j’ai passé la nuit la plus merveilleuse avec son mec, mais que
c’était purement sexuel donc no problem? Ou bien que son mec est vraiment pas un
bon coup et que je le lui laisse, plus vache ça! Ou bien la gentille Suzanne va
encore fermer sa gueule devant sa supposée meilleure amie, bougonna Suzanne,
intérieurement, car Céline était déjà là devant elle : « Salut ma belle! » dit
joyeusement Céline…
-”lut”, répondit
Suzanne qui ne cachait pas son mécontentement. Pourtant, Céline n’y prit même
pas attention, elle avait l’air ailleurs. Elle arborait un sourire béat et ses
yeux pétillaient de mille feux. Elle vint à la rencontre de Suzanne et ne
s’excusa pas de son retard. Il est vrai qu’avec elle, c’était une habitude de
ne pas arriver en temps et en heure, séduisante comme elle l’est, personne ne
lui en tenait rigueur, il lui suffisait d’un regard pour effacer toute rancune.
-”Ben t’en fais une tête”, lança Céline. Silence… -”Allez, viens, allons nous
promener”, dit-elle, tout en faisant demi-tour sur ses talons. Par mégarde, en
se retournant, Céline fit tomber une lettre de sa poche. Suzanne qui lui
emboîtait le pas s’abaissa pour la ramasser, et, en un coup d’oeil, elle vit
l’adresse de l’expéditeur : Jonathan. SON Jonathan.
Son sang ne fit
qu’un tour. Elle tira le papier hors de l’enveloppe et lu son contenu. Une
simple phrase, quelques mots griffonnés à la hâte: “Il faut que Suzanne sache
la vérité avant qu’il ne soit trop tard”. Tout se mit à tourner autour de
Suzanne, ses oreilles se mirent à bourdonner, des points noirs dansaient devant
ses yeux et mille scénarios défilaient dans sa tête. Elle couru alors derrière
Céline, l’attrapa pas le bras et l’obligea violemment à se retourner. Elle
brandit la lettre sous ses yeux et lui hurla : -” Tu peux m’expliquer? TU PEUX
M’EXPLIQUER?” Le sourire de Céline s’effaça immédiatement, elle pâlit et se mit
à balbutier. -”C’est… c’est pas facile à… à te dire… Ne m’en veux pas… Je n’ai
pas eu le choix… Je devais le faire… Je devais…” Et elle se mit à sangloter
comme un enfant. Suzanne n’avait jamais vu Céline dans cet état. Perdue, elle
hésita sur la conduite à adopter. Consoler son amie ou la pousser à livrer ce
secret qui semblait si terrible.<
Elle se sentait
tiraillée entre la détresse de son amie, et ses interrogations devant ces mots
“Il faut que Suzanne sache la vérité avant qu’il ne soit trop tard”. Elle ne
voyait pas ce qu’ils pouvaient signifier, elle ne comprenait pas. Céline
était-elle déjà au courant de leur petite aventure, à Arnaud et elle? Etait-ce
un jeu entre eux? Ou alors l’état de Céline n’avait rien à voir avec la nuit
qu’elle, Suzanne, avait passée à la trahir, et y avait-il alors un problème
bien plus grave? Suzanne prit le parti de consoler son amie, en se disant
qu’elle ne parviendrait à en apprendre plus sur cette lettre que d’une Céline
calmée. “Ce n’est sûrement pas si grave, tu sais… Tu peux m’expliquer, je ne te
jugerai pas”, lui dit-elle. Elle n’était pas sûre de ses paroles. Elle ne
savait pas où elle mettait les pieds. En même temps, elle avait elle-même été
une amie plutôt imparfaite, dans la situation, donc elle n’était pas dans la
meilleure position pour porter un jugement. Cependant, les larmes de Céline ne
se calmaient pas, elle était secouée de sanglots, ne parvenait plus à parler.
Suzanne était de plus en plus intriguée. Elle, qui, quelques instants plus tôt
se réjouissait de sa liberté retrouvée, se sentait comme prise au piège, et
elle ne savait même pas expliquer pourquoi. Comme elle ne pouvait rien tirer de
Céline, elle s’éloigna un instant. Elle avait besoin d’une explication. Elle
sortit son téléphone, et appela Jonathan. Il décrocha quasi instantanément.
« ah… j’allais
t’appeler … » lui dit-il d’une voix sombre « on peut se voir ce soir? J’ai un
truc à te dire… ». « Dis-le moi maintenant, j’ai prévu de voir Agathe ce soir,
j’ai eu un mail d’elle tout à l’heure» répondit sèchement Suzanne. « A vrai
dire … Agathe et moi voulions te voir … » « ça veut dire quoi Agathe et moi ? »
demandait Suzanne, avec moins d’assurance. « Nous voulions te voir pour t’annoncer
que nous allons nous marier … nous n’avons pas voulu le faire par téléphone,
mais là je pense que je n’avais pas le choix … je voulais aussi te …» Suzanne
avait déjà raccroché, mais son téléphone était resté collé à son oreille, puis
glissé dans son sac, en même temps qu’une larme. Elle était incapable de
réfléchir, elle sentait un vide autour d’elle. La main de Céline posée sur son
épaule vint la tirer de ce vide, du coup, elle se sentait moins seule, presque
rassurée à l’idée que Céline aurait encore plus mal qu’elle à l’annonce de
cette nouvelle qu’elle ne voulait pas garder pour elle. « Jonathan vient de
m’annoncer qu’il va se marier avec Agathe ». « Oui je sais » répondit Céline en
caressant les cheveux de Suzanne, comme pour la consoler. Comme électrocutée
par la main de Céline, Suzanne fit un bon en arrière. Elle ne comprenait plus
rien, elle avait l’impression que tout basculait. « Oui je sais … je sais » lui
assénait encore une fois Céline, « Mais alors la lettre, la lettre de Jonathan,
qu’est ce que ça veut dire ? », « Nous avons juste eu une aventure, et on ne
voulait pas garder ça par respect pour notre amitié, maintenant qu’il se marie
avec Agathe et qu’Arnaud m’a demandé en mariage ce matin même ».
- Mais quelle
bande de pignoufs ! S’exclame Suzanne et sur ce, elle plante là cette chignarde
de Céline. Son instinct de survie l’emporte enfin sur toute émotion. Exit
Arnaud le chaudard, exit Céline le faux jeton, exit Jonathan le goéland, exit
Agathe la petite joueuse. La brise lui chatouille les jambes. Du haut de son
échafaudage un ouvrier la siffle gentiment. Suzanne accepte le compliment d’un
sourire. Décidément, c’est une belle journée qui commence…
« Son téléphone,
vibre. Revibre. Et une troisième fois. Mais Suzanne ne regarde pas le nom qui
s’affiche sur l’écran de son portable dernier cri. Elle préfère sourire,
simplement mais durement. Dans sa tête, seul le mot vengeance résonne, vient
taper contre sa boîte crânienne, à chaque seconde plus fortement, au fur et à
mesure que son plan machiavélique se met en place. Oui, c’est une belle
journée. Car Suzanne sait, que quelque part, elle en sortira « gagnante» . Son
amour pour Jonathan, Arnaud ou encore Céline (et même celui pour les tic-tac)
s’est transformé en haine. Et maintenant, elle sait. Elle sait. Elle va le
faire. Arrivée au coin de la rue des roses, elle aperçoit, a LEUR table, au
café « le petit noir» , Arnaud. Il est là. fidèle au poste. Et c’est par lui
que son plan va commencer à se mettre en place. « Salut Arnaud!»
Et alors
qu’Arnaud, l’objet de tous les désirs, le mâle tant convoité, le Tic-Tac
ultime, se retournait à l’appel de son prénom, celui que Suzanne aimait tant
entre, murmurer, crier sur ou sous l’oreiller, elle réalise non seulement
qu’elle aurait dû refuser le plat du jour ce midi à la cantine, la petite
tomate farcie à l’ail de Garonne, mais encore qu’une jeune et jolie brunette
sort du “Petit noir”, et enlace le cou d’Arnaud, avant de déposer un baiser
suggestif au creux de son oreille. Elle sait qu’Arnaud ne répond plus de rien
quand il a une langue fourrée jusqu’aux portes de son tympan.
La scène qui
s’offrait à Suzanne fut d’une jouissance extrême, puisque la première vengeance
lui fut servie sur un plateau… En effet, le barman qui venait de servir la
table d’à côté, se retourne, et… Voit sa dulcinée, qu’il croyait être sienne
pour la vie, en train de ramoner l’intégralité du système
otorhino-laryngologique du bel Arnaud. Le sang de ce vaillant Umberto ne fit
qu’un tour, il asséna un grand coup de plateau sur la nuque de sa belle
brunette Tatiana. Sous le choc, les dents de Tatiana ont suivi le même chemin
que les tic tac de Suzanne, toutes par terre, sauf une, qui se greffa, tel un
percing sur le “pavillon” gauche ( ben oui, celui du coeur…) d’Arnaud.
D’un geste
rapide, elle dégaina son IPhone 3GS, et en deux clics, discrètement,
photographia à la fois le baiser auriculaire torride, et la riposte au plateau
du barman, qu’elle se garderait au frais, pour le cas où… Un autre clic, et la
première photo fut postée sur twitter, et sur son wall Facebook, et pour être
certaine de ne pas louper l’affaire, en mail à Céline. Arnaud ne peut être à
moi ? Il ne sera en tout cas pas à elle. “je suis ta meilleure amie”, disait le
mail, “tu comprendras que je ne pouvais garder sous silence que ton mec te
trompe, le jour même où il te demande en mariage”. Ah ! Qu’elle était retorse,
pensa t’elle. Et complètement salope, aussi.
Juste à côté de
la table ou Arnaud se massait désormais l’oreille gauche, cherchant à en
extraire la dent, l’homme brun réprima un petit sourire. Bel homme, un peu trop
bien habillé quoique décontracté, il ne laissait pas les femmes indifférentes
et croisa le regard de Suzanne qui venait de commettre son forfait et qui
rougit légèrement. Elle lui plaisait décidément bien cette petite… Dommage… ou
bien ? Car Dimitri n’était pas n’importe qui : membre de la mafia russe, il
avait pour habitude de régler les problèmes des autres à coup de révolver ou
d’accidents fâcheux, avec une nette préférence pour le décrochage de
l’ascenseur, ce qui l’ennuyait bien dans la résidence pavillonnaire où il
sévissait actuellement en situation de pré-opération commandée. On le payait
fort bien pour son job et il vivait plus qu’à l’aise. En tous cas, la mère
d’Arnaud qui voulait garder son fils pour elle toute seule, et uniquement toute
seule, payait très très très bien… Et c’était une femme qui avait le bon goût
d’avoir un compte en banque aux Iles Caïman ! Comme lui…
Et personne ne
pouvait soupçonner combien Mme Mère, la mère d’Arnaud avait un esprit
machiavélique. Dimitri n’était pas seulement payé pour faire un éventuel
“ménage” ! Elle le payait aussi pour espionner Arnaud, travail facile pour
Dimitri, puisque qu’Arnaud ne savait pas résister à la tentation, mais elle
passait également son temps à lui envoyer des “tentations” à son fiston ! Il y
avait les “vraies”, Céline, Suzanne. Puis les fausses comme Tatiana, des
petites minettes payées par Mme Mère pour allumer Arnaud, ce qui n’était pas
bien difficile. Dimitri prenait des photos, montait des dossiers. Mais ça ne
s’arrêtait pas là : Mme Mère comptait bien sur autre chose, son rêve était que
toutes ces femmes qui voulaient lui voler son fils, finissent par s’entretuer
entre elles, bon débarras ! Et elle en sortirait blanche comme neige, gardant
son fiston sous sa coupe. Et qui plus est, elle ferait l’économie du tueur à
gages, le fameux Dimitri, radine quand même, la vioque ! Dimitri était chargé
de surveiller tout ça, et d’intervenir au cas où les demoiselles ne faisaient pas
bien le ménage entre elles. Et il connait la vie Dimitri, il sait bien que Mme
Mère rêve un peu trop, qu’il faudra bien qu’elle en passe par lui et ses
ascenseurs, et qu’elle s’occupe de remplir son compte aux iles Caïmans ! Pauvre
Mme Mère ! Elle ignorait que ce petit jeu allait se retourner contre elle !
Le visage de M.
Jean était fermé, le regard fixe. Il était en colère, froide la colère, calme,
la pire. Fidèle à sa réputation, il allait y avoir du grabuge. Le ministre lui
avait tapé sur les doigts, et ça, il n’aimait pas. Pas moins de trois chefs de
service convoqués, et là-bas, dans un coin, M. Paul, dit l’Ange Gabriel,
accidentologue de profession, responsable des opérations spécial. Son boulot ?
Prouver que le SAMU arrive toujours trop tard ! Et quand M. Paul est convoqué,
certains peuvent préparer leurs testaments. M. Jean se tourna vers la pulpeuse
Angélique et la regarda dans les yeux, non sans avoir d’abord détaillé son
avantageux décolleté. Déformation professionnelle. « Faites les entrées… » La
jolie blonde se leva et d’un joli balancement de hanche alla ouvris la porte.
Tatiana, lèvre tuméfiée, nez explosé, avait perdu beaucoup de sa superbe. Elle
s’avança, suivie de prêt par Arnaud, un pansement sur l’oreille qui lui valut
le surnom de Van Gogh. Dans ce métier tout le monde avait un surnom ! M. jean
regarda son monde et commença : « Ce matin, j’allume mon ordinateur, et voici
ce que je vois… » Il appuya sur une télécommande, et une image apparut sur le
mur. La qualité n’était pas très bonne, certes, mais l’on reconnaissait sans
erreur Arnaud et ce qui fut la belle Tatiana, le coup de plateau fatal, et une
dent qui volait. Pas très long, mais suffisant pour être embarrassant. « Comme
vous pouvez le voir, nous comptons des amis toujours prompts à nous renseigner
sur notre personnel. Cette petite vidéo est un envoi spécial de Monsieur le
premier Ministre ! Messieurs, Madame, je pense que depuis le Rainbow Warrior,
les services secrets français n’ont jamais été aussi ridicules ! M. Arnaud, je
vous envoie enquêter sur un russe mafieux, pour voir si par hasard ce ne serait
un agent ennemi à la cause de la France, et vous vous prenez pour James Bond en
mettant chaque soir une femme différente dans votre lit… » Tatiana regarda
Arnaud d’un air surpris, il esquissa un petit sourire en haussant les épaules
d’un air gêné. La claque lui arriva droit sur ce qui lui restait d’oreille. «
Salaud » murmura-t-elle sèchement . « Calmez-vous, Tatiana, j’en arrive à vous.
Alors là j’avoue que c’est très fort. On vous demandait juste de découvrir qui
était cette nouvelle madame Claude qui commençait à sévir dans la haute
société, et là, le nom que vous me donnez ne cesse de m’interpeller. Et je
viens de comprendre. Il s’agit de votre mère, Arnaud ! Pire, il semblerait que
cette dernière vous fournisse du bétail à votre insu, puisque que je vous
retrouve dans les bras, ou plutôt dans la tête de la charmante Tatiana,
elle-même petite amie de notre mafieux que vous êtes censé surveiller. D’où le
coup de plateau salvateur ! Pour finir, ce cher Dimitri, puisque tel est son
nom est en rapport régulier avec votre mère » Décrire la tête d’Arnaud est
quelque chose d’impossible, malgré sa richesse, la langue française ne possède
pas l’adjectif adéquat ! Une espèce de statue de sel, figé la bouche ouverte… «
Ah oui ! je comprends, cela fait un choc… M. Paul ! Dimitri, nous à faits
cadeau de cette petite vidéo, va donc le remercier » ce faisant, M. Jean passa
son doigt sous son menton. M. Paul acquiesça… « Quant à nous, nous allons nous
intéresser au cas de Madame Arnaud mère, d’une certaine Suzanne qui a pris la
vidéo et d’une Céline dont je voudrais bien savoir qu’elle est son rôle… »
Tout le monde
était en train de ressortir lorsque le téléphone posé sur le bureau du Premier
ministre sonna. « Oui, … bien sûr Monsieur le Président, …, je m’en occupe
immédiatement, mes respects Monsieur le Président. » dit-il avant de
raccrocher. « Attendez ! Il y a du changement. » cria-t-il à ceux qui étaient
en train de passer devant l’huissier qui tenait la porte ouverte. Chacun repris
plus ou moins la place qu’il avait avant d’être renvoyé et curieux de connaître
la raison de ce revirement observait avec attention le ministre qui fouillait
dans ses tiroirs. « Mais où ai-je bien pu mettre cette foutue note ? »
répétait-il sans cesse. « Ah ! La voilà, alors… » et il commença à lire
celle-ci après avoir chaussé ses lunettes qui lui donnait un regard de taupe.
"Certains journalistes
d'investigations commencent à soupçonner l'existence d'une jeune femme dans la
vie du président." Je ne peux vous dire quels sont les liens entre eux, si
ce n'est qu'elle n'est pas sa maîtresse, ni sa fille cachée, mais nous devons
absolument empêcher ça de sortir dans les médias. Elle s'appelle... Suzanne, et
il va falloir lui procurer une protection rapprochée, constante et discrète ;
elle-même ne doit rien soupçonner ! Arnaud ?
"Tic-Tac,Tic-Tac...
Suzanne déteste choisir.C'est son côté
masculin!
Orange ou menthe, Le fil vert ou le fil
rouge? Céline ou Arnaud? L'amie ou l'amour, être Daphné ou Messaline ? Trop
sage ou trop salope?
Tic-Tac, Tic-Tac fait le temps qui passe.
Le temps!
Cette bombe à retardement, faute de lui
couper le fil rouge ou le fil vert risquait de lui sauter au visage.
Suzanne se pose un instant: elle choisit
un Tic orange. La pointe de sa langue remonte la veine et capte un peu de
piment d'Espelette qu'elle a au préalable fendu en deux. La douceur et la force
basque l'envahissent.
Céline? Amie ou ennemie? Ce vampire psycho
affectif se nourrissait de son admiration béate et rétrospectivement Suzanne se
sentait le simple faire valoir de cette "amie".
Arnaud: La belle revanche. Pas mécontente
de lui piquer son Toy Boy.
Un frisson la secoue tandis qu'elle roule
la friandise rose entre la langue et les dents. Croquera? Croquera pas?
Les papilles éveillées par la saveur
poivrée accordent un sursis à l'ami Tic.
Son amitié tac-au-tac pour Céline, vu
d'ici, ressemblait fort à une dépendance et la liaison avec Arnaud, à une
émancipation.
Puis le temps s'était accéléré: Pas de
décisions à prendre, pas de fil à couper.
Jonathan-le-goëland qui la quitte,
Arnaud-le-queutard qui la trahit, Céline-fadasse qui l'a trahie, les évènements
qui décident à sa place et elle qui observe.
Attentiste.
Masculine.
Voilà madame mére qui s'invite, Agathe,
Tatania, Dimitri, Mr Jean à l'intérieur, le Premier Sinistre et maintenant le
président Berlusconard avec son cortège d'histoire de Q prêt à faire sauter la
république.
Il va falloir couper un fil avant de se
retrouver treize à table pour "La Cène" finale.
Changer la Tac-Tic que. Arnaud et Jonathan
semblent si loin, si petits.
Favorite présidentielle potentielle.
Suzanne, habituée aux seconds rôles, jouie
intérieurement de cette promotion qui la place au premier plan. Sa main glisse
entre ses cuisses.
Grisée par le danger et son pouvoir tout
neuf, la friponne frissonne et bascule.
Tic et Tac donnent la cadence.
Tic-Tac, Tic-tac.....
Au ministère, Arnaud voulait se faire petit,
tout petit... Il n'avait pas entendu M. Jean l'appeler.
-
Arnaud ?! reprit-il. Je vous préviens, c'est votre dernière chance !
- Oui, quoi
donc ? bafouilla ce dernier.
- Vous devez
vous rapprocher de Suzanne. Voyez ce que je veux dire, ça entre dans vos
compétences...
- Excusez-moi,
mais je préférerais rester en dehors de cette affaire... Si ça ne vous dérange
pas...
Sous l'effet de la colère, la veine temporale
de M. Jean grossit, à la limite d'exploser...
- Si ça ne me
dérange pas ?! Vous savez Arnaud, je ne sais pas si vous suivez les
actualités, mais les accidents de parapente sont fréquents en cette saison...
- Mais, euh,
je ne fais pas de parapente ?!
M. Jean sourit. Il s'adressa à M. Paul.
- N'est-ce pas que ça s'apprend vite le
parapente, M. Paul ?
- Très, très vite...
M. Jean se tourna vers Arnaud. Celui-ci
avait changé de couleur. Du tic tac orange, il était passé au blanc.
- J'accepte monsieur, j'y vais de ce pas...
- Oui, allez-y Arnaud, pensez à votre mère.
Je vous préviens d'ailleurs, ne faites pas l'idiot, vous serez constamment sous
surveillance. Dimitri va vous donner un équipement nous permettant de vous
suivre dans tous vos faits et gestes ainsi qu'un microphone. Ne dites donc rien
à votre chère maman.
Une demi-heure plus tard, Arnaud,
s'éloignait du ministère en état de choc, les jambes flageolantes et la peur au
ventre...
De longs couloirs où les pas résonnent : il sait où trouver Suzanne à cette heure.
Revenir vers elle après tous
les quiproquos, les qui couche avec qui, ne lui fait plus peur car l’autorité
a parlé. Il s’est toujours plié sous le regard perçant, le verbe net et le geste tranchant.
Il passe les contrôles de
sécurité, entre dans le sas et en ressort dûment badgé et fouillé,
puis il se dirige d’un pas sûr vers les bureaux de la Présidence. "A cette heure,
elle doit y être", se dit-il. Elle doit nécessairement y être.
Pénétrant dans le bureau de
Suzanne, il jette un rapide coup d’œil : dossiers impeccablement empilés, aucune
touche personnelle, il semble qu’elle prenne son rôle d’éminence grise très à cœur.
Trop à cœur peut-être vus les dires de certains. Ces allusions des Services tombaient d’ailleurs au moment adéquat : hésitant encore à revoir Suzanne
sous le coup de sa propre trahison, cette rumeur l’absolvait de tout remords. Peut-être pouvait-il à nouveau reprendre le contrôle des événements ?
Suzanne absente, Arnaud déambule dans le bureau, soulève un formulaire du bout des
doigts, ouvre et referme un tiroir. S’approchant de la porte située
près de la fenêtre donnant sur le parc arboré où Suzanne aime déambuler pour
son déjeuner, il distingue un bruit sourd, régulier auquel il n’avait pas prêté
attention à son entrée dans la pièce.
Une sorte de. Quelque chose
qui lui rappelle. Des bruits étouffés, réguliers, lourds. Deux corps qui ?
Un sourire
sardonique. Quoi de mieux pour tout effacer, pour tout recommencer, pour tenter
enfin une fois dans sa vie de reprendre le pouvoir ? Arnaud voit déjà la
scène, Suzanne et le Président accouplés, lui vainqueur tenant la péronnelle à sa merci, son propre chef M. Jean sous sa coupe grâce à cette révélation, et même le
Président. Vainqueur sur tous les fronts.
Il ouvre la porte et se trouve face à la scène à laquelle il s’attendait : aucune surprise ne se lit
sur son visage triomphant alors que son regard glisse du sofa richement décoré au
visage déconfit du Président, glisse sur le corps de… l’autorité. Un silence glacial fait place à la fanfare exultante. Son regard se trouble. Sa mère.
La suite ? Chez Ckankonvaou !
21 juin 2009
"Le Ventre de Paris" d'Emile Zola : une si contemporaine opulence...
Etonnant de se replonger à des milliers de kilomètres de là dans les
Halles naissantes de Paris. Il y a encore quelques tomes des
Rougon-Macquart que je n'ai pas lus, et bizarrement Le Ventre de Paris en faisait partie...
A travers le retour clandestin de Florent Quenu,
beau-frère de Lisa Macquart, le lecteur plonge dans cette antre
métallique de la nourriture, qui alimente Paris et le tout-Paris,
peinture haute en couleur pleine des détails nécessaires à cette
découverte réaliste d'un monde grouillant d'appétits, d'odeurs, de couleurs et de hoquets. Fromages, légumes, poissons,
beurres, étals de charcuteries et de fruits, l'opulence dégouline des
présentoirs, des bouches aussi pour rouler aux pieds de ceux qui n'ont
rien. La fête impériale bat son plein, c'est la lutte traditionnelle
des Gras contre les Maigres qui s'étale, de Carême et de Carnaval, de
l'enbompoint "honnête" et
bourgeois contre la maigreur maladive, rongée d'un feu de
l'intérieur.
Situé en amont dans la série des Rougon-Macquart, la fêlure originelle d'Adélaïde Fouque (La
Fortune des Rougon)
en est encore dans Le Ventre de Paris à ses prémisses et ne se donne à
voir que discrètement : le besoin quasi maladif de confort bourgeois et
de propreté nette, magnifié en la petite Pauline Quenu et dans la charcuterie de ses parents.
Comme toujours avec les auteurs du XIXème siècle me
semble-t-il, c'est en gagnant soi-même en maturité que l'on perçoit la
profondeur de leur propos. L'évidente actualité de Zola, la capacité de
ses analyses à traverser le temps pour trouver encore plus de
pertinence dans le monde contemporain est étonnante ; l'opulence qui
étouffe les faibles, la surconsommation et le gâchis, la nécessité de
faire taire les Maigres car s'ils ternissent la fête, leurs plaintes
rappellent de plus à quel point les inégalités sont fondées sur des
hasards... Et je t'assure que cette acuité du regard zolien se ressent
d'autant plus quand tu vois chaque jour l'opulence indienne tonitruante
qui prend pied sur la misère du plus grand nombre. Il y a vraiment
de quoi réécrire les Rougon-Macquart, ici...
On voit aussi les commentaires, les essais et les
analyses de l'oeuvre d'Emile Zola d'un autre oeil. Et je me souviens de mon professeur
de khâgne nous disant qu'il s'agissait de romans de gare... Certes, le
style est parfois redondant, alourdi par la volonté de trop préciser,
tare du naturalisme, mais quelle capacité à créer le besoin chez le
lecteur de continuer plus avant, quelle capacité d'évocation surtout !
Que tu ressens d'autant mieux quand tu n'as pas à portée de main des
livarots, des pâtés de foie ou des corbeilles de guimauve...
Sur mon blog en Rickshaw, je te parle du film Outsourced, d'une nouvelle espèce (le poisson-rickshaw...) et même de biquettes !
30 avril 2009
"God save les Françaises", Stephen Clarke : un second opus en demi-teinte.
On dit souvent des suites qu'elles auraient mieux fait de ne jamais paraître. Je ne suis pas loin de penser cela de God save les Françaises de Stephen Clarke, suite de son premier roman God save la France. Ce premier volume, qu'il avait eu un mal fou à vendre et qui est finalement devenu un best-seller, était absolument délicieux. Le ton so british employé pour décrire les turpides et les comportements typiques des Français était joliment trouvé, joliment manié et révélait un regard extrêmement pertinent sur notre pays. De la bise aux tractations immobilières véreuses, beaucoup de lucidité, mais le ton amusé d'un amoureux de ce pays.
La suite ? Et bien, après ses déboires, Paul West s'est installé en France et lance son salon de thé "My tea is rich" ; des premières pages aux dernières, il vit des escapades amoureuses avec des Françaises et prend conscience au final que la femme de sa vie est sous ses yeux. Mouaif. Rebattu, râbaché, et encore je suis gentille. Un peu facile littérairement de surcroît, car du french kiss, un peu de fesse et surtout des fantasmes adolescents (incongrus pour un jeune homme plus si jeune et aussi mûr) sont très vendeurs.
On le suit donc, de l'une à l'autre de ses conquêtes, avec des scènes qui se veulent drôles mais qui ne fonctionnent pas : la belle-famille de Florence, caricaturale au possible, l'île de Ré dont la satire ne convainc pas, les va-et-vient incessants de la jalousie etc. Et les personnages récurrents, tel Jean-Marie, ont perdu de leur saveur et surtout de leur véracité. Le regard de Paul West, et celui de Stephen Clarke qui s'exprime à travers lui, aurait-il perdu de son acuité ? Ou s'est-il lassé ? Ou bien exploite-t-il un filon déjà sec ?
Le seul moment vraiment pertinent et drôle du roman se déroule à Londres, ironique pour un roman centré sur les Françaises : Paul, poursuivant la femme de sa vie, y revient avec un oeil neuf, francisé, et redécouvre ses compatriotes féminines. Libérées, vulgaires, dénudées et heureuses ! A les voir dans les rues, les bars et les restaurants, elles sont bien moins complexées, pédantes et ennuyeuses, centrées sur leur look et le sens profond des choses, que les petites Françaises. On se dit alors que... c'est tellllllllement vrai ! En tout cas, une scène de beuverie londonienne d'un réalisme grandiose !
La finesse du premier roman a évolué en caricature dans le second. On s'y ennuie un peu. Dommage.
Note : attention, il ne te reste que jusqu'à demain matin, vendredi, 8h30 pour m'envoyer tes oeuvres et tes réponses pour le concours !
Note 2 : sur mon blog en Rickshaw, j'évoque le SRAS et la grippe porcine.
21 janvier 2009
"Les Chroniques de San Francisco", Armistead Maupin : la suite, la fin !
Tac, que écureuil attentionné, est rentré de Singapour avec ceci :
Je vous en dirai des nouvelles !

Si tu veux gagner des petits cadeaux, va faire un tour en Rickshaw !
12 janvier 2009
"Les Chroniques de San Francisco", Armistead Maupin : maturation et maturité.
J'ai enfin clos le parcours des Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin. Totalement ? Non ! Car juste avant de partir, que vois-je sur les rayons ? L'ultime tome de la saga, le septième... Je ne parlerai donc ici que des six premiers tomes.
Je vais être assez franche tout de suite : après avoir lu Une voix dans la nuit du même auteur, je savais plus ou moins à quoi m'attendre. Scénario simple, psychologie des personnages plate auxquels se rajoute la structure simpliste d'une chronique publiée dans un journal (le San Francisco Chronicle, puis le San Francisco Examiner), que l'éditeur en format poche proclame comme étant le renouveau du roman-feuilleton (mais bien sûr...). Contre toute attente cependant, et malgré ces critiques fondamentales qui font qu'habituellement j'écarte le livre, les Chroniques sont très plaisantes à lire, voire attachantes. Pourquoi donc ?
Le lecteur y suit la vie de deux personnages, Michael "Mouse" Tolliver et Mary Ann Singleton, fraîchement arrivée de sa province natale. Des personnages secondaires récurrents virevoltent autour d'eux, Anna Madrigal, Brian Hawkins, Mona Ramsey, Dede Halcyon ou Jon Fielding, prenant plus ou moins d'importance en fonction de leurs aventures. Et c'est là que le bât blesse : chaque chapitre est court, et suppose un événement justifiant la publication en feuilleton (laisser le lecteur sur sa faim et le pousser à lire le chapitre suivant qui passe toujours à un personnage différent). Au fur et à mesure, cela devient un peu facile...
Mais on s'y plaît, dans cette ville effervescente de San Francisco : et ce, parce que chaque tome nous renvoie à une époque bien précise, avec ses références et ses codes, sa musique et ses idoles. Les joints omniprésents de la fin des années 1960, la libéralisation extrême des moeurs des années 1970 et la lente dégringolade des années 1980. C'est d'ailleurs dans les tomes 5 et 6 (D'un bord à l'autre et Bye-bye Barbary Lane) que la plume de Maupin commence à devenir plus dense, les personnages moins stéréotypés sauf, sans aucun doute, pour Mary Ann qui évolue drastiquement toutes ces années pour devenir le stéréotype absolu de la femme américaine des années 1980 : carriériste, tenue ceintrée à l'extrême à la taille, aérobic le matin, diététique macrobiotique et asiatisante... Je sais, il ne lui manque plus l'énorme brushing à l'américaine et la musique suivante (clin d'oeil à môman) :
C'est bien sûr le personnage de Michael qui reste le plus attachant de tous, par son humour et son humanité, car
Mary Ann, dévorée d'ambition, égocentrique et assez nunuche, n'est pas
des plus sympathiques. Si on suit avec lui les dérives de l'homophobie, on voit également apparaître et se diffuser le VIH parmi les homosexuels, les luttes désespérées pour faire comprendre
la maladie, les dangers, les angoisses mais aussi la ghettoïsation. Jusqu'à l'annonce de la mort de Rock Hudson. C'est donc avec les années 1980 que la plume de Maupin se fait plus
grave, plus mordante et le propos plus profond. Plus poignant aussi : où Michael ne parvient pas à se décider à remplir son nouveau
carnet d'adresses tant les noms de son carnet précédent ont été biffés,
disparus, emportés par le SIDA.
Des moments très drôles, heureusement, viennent en support de cette chronique d'une ville en proie à ses ambivalences, à des accès de dynamisme et de conservatisme ; et surtout du rocambolesque : des personnages qui resurgissent, des quiproquos, des disparitions, des coups de théâtre. On couche dans tous les sens, on sort dans des boîtes étranges (surtout pendant la période country), des amants et des maîtresses hauts en couleur (plutôt cuir ?), des changements de sexe, sans que l'auteur n'entre dans le détail scabreux : la sexualité décrite par Armistead Maupin est ludique, en aucun cas elle ne touche au glauque.
Au fil des années, les personnages mûrissent, comme le style de l'auteur. Et arrivés à maturité, les choses se font plus intenses, moins légères. Plus que le roman-feuilleton, les Chroniques de San Francisco ont quelque chose de moliéresque : de la folle équipée des Fourberies de Scapin à la gravité de Dom Juan... A lire donc, pour ce que c'est : une suite de romans légers, faciles, où en sourdine le thème du vieillissement et de la prise de conscience de la mort par une jeunesse insouciante s'impose progressivement.
Chroniques de San Francisco / Tales of the City
Nouvelles Chroniques de San Francisco / More Tales of the City
Autres Chroniques de San Francisco / Further Tales of the City
Babycakes / Babycakes
D'un bord à l'autre / Significant Others
Bye-bye Barbary Lane / Sure of You
Promis, je vous donnerai des nouvelles de la suite (et fin ?), Michael Tolliver est vivant / Michael Tolliver Lives.
17 décembre 2008
Augusten Burroughs, "Courir avec des ciseaux" ou remuer le couteau dans la plaie...
Sur les conseils d'une amie, je me suis lancée dans la lecture de ce roman qu'elle m'avait décrit comme "hilarant". ... Au final, je n'ai pas beaucoup ri, j'ai en revanche eu le coeur serré et la bouche pâteuse, comme au sortir d'un mauvais sommeil.
Atmosphère identique à celle qui plane sur La Conjuration des imbéciles, le lecteur se retrouve plongé dans les excentricités d'une middle class américaine plus low que high, dans ses fantasmes et ses perversions. Ce roman écrit ostensiblement à la première personne s'éloigne à chaque instant de l'autofiction, martelant la chronologie, struturant le récit en fonction des étapes ayant marqué la vie de l'auteur et prolongeant ce roman autobiographie dans un deuxième volume.
Le lecteur suit donc pas à pas Augusten, reflet littéraire de l'auteur Augusten Burroughs, des disputes parentales à l'abandon dans la famille déjantée mais morbide, malsaine mais fantasque du psy de sa mère, le Dr Finch. Au milieu de scènes de famille pour le moins étonnantes, Augusten s'accroche à son rêve de devenir artiste capillaire tout en se laissant progressivement bercer par les excentricités finalement prévisibles de la famille Finch. Il vit libéré des contraintes matérielles, de l'école, des bonnes manières et surtout, il s'éloigne de plus en plus des crises de folie récurrentes de sa mère. Mais il n'est pas anesthésié pour autant, il perçoit que ce monde bizarre dans lequel il évolue n'est pas "normal" : "à l'école, j'étais entouré de petits Américains normaux, des centaines
de gamins normaux qui fourmillaient dans les couloirs comme les cafards
dans la cuisine des Finch. Sauf que ces derniers ne m'embêtaient pas
autant" (p. 97). Ce sentiment d'altérité profondément ancré, constitutif de la mentalité adolescente, est lié chez Augusten à la folie maternelle qu'il craint d'avoir héritée. Un sentiment de révolte remonte parfois, il se voit changer et pas nécessairement comme il le souhaiterait : et son homosexualité jusque là sereinement assumée se transforme en relation manipulatrice et violente. La question de la prépondérance du milieu ou de l'hérédité : problématique zolienne s'il en est, de cette fêlure originelle que l'on craint tous en jour de porter en nous.
Roman bref, le style est vif et les moments d'introspection sont extrêmement bien menés au milieu de scènes fantasques, amusantes ou révoltantes. Si l'on hésite à se prendre d'affection pour cet adolescent, une certaine compassion a cependant sa place même si l'auteur ne laisse d'une unique possibilité : de pas s'apesantir sur le passé, aller de l'avant. Ce qui dérange, c'est le sentiment d'extrême danger que recèle la maléabilité des jeunes. L'auteur insiste en effet tout au long du roman sur sa capacité à s'adapter, à tout malheureusement, et à revoir à la baisse sa capacité d'indignation : "c'était dur d'imaginer le beau et chic Daniel dans la salle de télé des Finch, hilare, doigt pointé sur le chien de la maison, parce que le petit Poo se tortillait par terre, pantalon baissé, tandis que le chien lui léchait son pénis en érection. C'était dur d'imaginer Daniel assister à un telle scène, haussant les épaules et reportant son attention sur la télé. Parce qu'il avait fini par s'habituer à ça" (p. 95). Le jeune Augusten s'y est habitué, lui, et vit dans cet entre-deux fait d'indifférence et de révolte, dans un monde sordide qui rappelle aussi bien l'excellent Happiness de Todd Solondz ou le grinçant Gummo de Harmony Korine ; peut-être est-ce là qu'il a puisé son talent d'écrivain. Peut-être pas.
Note : n'oublie pas qu'il y a un concours ICI !
11 novembre 2008
"Arthur & George" de Julian Barnes, ou définir l'anglicité...
Le poids du nom d'un auteur que l'on apprécie a des conséquences étonnantes : j'ai acheté ce roman, Arthur & George, sur la seule foi que je prête au talent de Julian Barnes (ici ou ici). Car je fuis d'habitude toute forme s'approchant de près ou de loin de la biographie, de l'autobiographie, de l'autofiction, du récit personnel ou du documentaire. Et je me retrouve là avec DEUX biographies pour le prix d'une !!! Mais deux biographies croisées. Romancées. Et écrites par Barnes... La perfide Albion m'a eue.
Face à face, deux personnages au tournant du XXème siècle anglais, sir Arthur Conan Doyle et George Edalji, jeune avoué d'origine parsie vivant dans la région de Birmingham. Et l'histoire d'une erreur judiciaire qui électrise le créateur de Sherlock Holmes et le pousser à clamer l'innocence du jeune homme, condamné aux travaux forcés, puis libéré sans avoir été pour autant innocenté. Je ne vous en dis pas plus (ce qui est rare alors il faut fêter ça !), ce serait dévoiler par trop l'intrigue et le dénouement.
...
Il n'empêche que je ne peux me retenir, d'autant que l'intérêt de ce roman réside à la fois dans l'opposition de ces deux vies, de ces deux hommes que tout oppose : passion et grandiloquence d'un côté, raison et discrétion de l'autre, avec pourtant cette soif de vérité qui les guide tous deux ; et dans portrait réaliste mais à petites touches que l'auteur dresse de l'Angleterre des années 1900. Se côtoient les garçons de ferme et le "tour" d'Europe de la noblesse anglaise, la vie rurale et les honneurs de la Cour, les chemins de fer et la plongée dans cette chose étrange qu'a été le spiritisme, avec son influence étonnante sur les hautes sphères de la société européenne depuis le milieu du XIXème siècle (souvenez-vous de Victor Hugo...).
Le talent de Barnes dans ce livre est distinct de celui déployé dans les précédents opus que j'ai lus : auparavant peintre du détail dans ses nouvelles et ses romans courts, il se laisse ici gagner par l'ampleur du propos, approfondit les description par un procédé introspectif bien plus réussi que celui d'une véritable introspection (voir mon goût pour l'autobiographie...) car il donne une profondeur politique, sociale et culturelle aux événements auxquels sont confrontés George puis Arthur. Le portrait de l'Angleterre qu'il dresse par ce biais est celui d'une société figée mais mouvante, unie mais cosmopolite : et c'est finalement la définition même de l'anglicité qui surgit, cette capacité étonnante de fédérer, de donner un sentiment d'appartenance et de valeurs communesdans toute cette société polymorphe et multiculturelle, tout en laissant en parallèle sourdre l'idée que cette société est la plus homogène, cohérente et surtout imperméable qui soit... Etonnante Albion.
Dans Arthur & George, Julian Barnes parvient donc à donner la couleur de la fiction à cette histoire vraie et à dresser un portrait sans fard de cette Angleterre connue et méconnue à la fois.
25 octobre 2008
Salman Rushdie est AUSSI un grand écrivain : retour sur les "Versets sataniques".
Cela sonne comme une évidence. Mais ce n'en est pas une, surtout pour les lecteurs francophones. Attention, paradoxe : Salman Rushdie est célèbre et méconnu à la fois.
Actuellement visible sur tous les plateaux français, cet auteur britannique d'origine indienne fait la promotion de son dernier roman, L'Enchanteresse de Florence (une rencontre Orient-Occident au temps du Grand Moghol). Et ce que lui resservent TOUS les animateurs et les chroniqueurs sans exception, dans leur présentation ou leurs questions directes à l'auteur, c'est la fatwah iranienne dont il est victime. Rushdie se charge à chaque occurence de les faire évoluer un peu, en expliquant qu'il n'est pas QUE l'auteur des Versets sataniques, qu'il a écrit bien d'autres textes et que cet événement n'est pas le fondement de sa vie d'auteur. Car Salman Rushdie est alors invité en tant qu'auteur. Pis : je prends les paris, combien ont réellement lu les Versets ? Aucun à mon avis, vues toutes les âneries et approximations qu'ils sortent quant au contenu de ce roman...
Remettons les pendules à l'heure (prépares-toi moralement : c'est là où je fais ma star car moi, j'ai lu les Versets sataniques...) : à moins d'avoir été enfermé en HP pendant vingt ans pour surconsommation de vernis à ongles, tu as du entendre parler de Salman Rushdie. Ce Bombaïkar, britannique désormais, est connu dans l'Hexagone essentiellement pour avoir été victime d'une impitoyable fatwah lancée par l'ayatollah Khomeini, plusieurs fois réitérée ; en parallèle, certains de ses éditeurs ont été agressé ou assassinés pour avoir publié les Versets, qui ont aussi servi de combustible lors d'un autodafé en Grande-Bretagne (si tu veux en savoir plus, viens lire ceci). Le débat concerne bien sûr la liberté d'expression, quant à l'Islam plus précisément, mais malheureusement c'est cette question qui a totalement accaparé l'esprit du public et des médias, à savoir un élément extérieur à l'oeuvre. On ne parle finalement plus que de la réaction d'une certaine portion du lectorat et de ses conséquences concrètes. C'est malheureux car, je le redis, Salman Rushdie est un grand écrivain et son oeuvre ne doit pas être dominée par cette seule étiquette : la fatwah.
De ce fait, et c'est encore plus dommageable, beaucoup ont un préjugé à l'égard des Versets : "cela doit bien parler d'Islam quelque part, et la religion c'est ennuyeux, et comme cela a déclenché une fatwah, cela doit prendre la forme d'une démonstration théologico-théorique... Comme cela doit être ennuyeux !"
Que nenni, lecteur ébahi : les Versets sataniques sont tout ce qu'il y a de plus romanesque et fictionnel. Et l'on se régale du début à la fin sans qu'il y ait une quelconque glose théologique, de lourdeur théorique ou de blabla argumentatif. La découverte étonnante du fameux "réalisme magique" plutôt : conduit par un style tourbillonnant et baroque parfois, sombre et drôlatique en même temps, le lecteur suit les pérégrinations comico-tragiques de deux acteurs, incarnant chacun une facette de Bollywood, Gibreel Farishta la belle gueule et Saladin Chamcha la voix. Après l'attentat terroriste contre l'avion qui les emmène à Londres, ils renaissent sous les traits de l'ange Gabriel et de Satan, dans un monde réel devenu perméable et indifférent au surnaturel : et l'on assiste alors à cette scène absolument étonnante où des bobbies emmènent manu militari Saladin, devenu bouc puant avec queue et cornes diaboliques. Comme si de rien n'était.
Les deux personnages évoluent dans Londres, avec leur entourage qui subit leur influence angélique ou satanique, sans que rien ne soit pour autant manichéen : tout est trouble, l'ange Gibreel incarne le Bien dans toute l'horreur de sa certitude monolithique, qui ne se pose pas de question ; tandis que Saladin doute, s'interroge, et plus ses yeux se décillent sur la réalité, plus il pue (n'ayons pas peur des mots...). Subrepticement sont passé au crible des thèmes chers à l'auteur, l'immigration en Grande-Bretagne et l'intégration difficile, la place et la réalité de la lutte entre le Bien et le Mal et, enfin, un thème développé dans tous ces romans, la rencontre entre l'Orient et l'Occident. Les deux personnages en donnent leur version, lumineuse ou sombre, et brouillent toutes les pistes...
Par quoi les chantres de l'Islam fondamental ont-ils bien pu être choqués dans ce roman ? Et bien par la partie parallèle à cette intrigue. S'insère en effet en doublon de cette histoire un autre monde, celui du rêve de Saladin où Mahound, un illuminé politico-religieux, reçoit dans le désert la Révélation, d'une transcendance dont on ne sait si elle est bonne ou mauvaise, que l'on sait duplice avant tout. Un monde onirique, avec du sang, des luttes de pouvoir, des femmes toutes-puissantes, de la fureur et de la sensualité... Sous la forme de Dieu ou de Shaytan (Satan), la figure tutélaire de cette partie du roman ressemble étrangement à celle de Saladin, ou plutôt de Salman : car l'auteur égrenne au fil de ses oeuvres une réflexion sur l'écriture, la création littéraire et apparaît alors souvent ce visage rond, myope et barbu, la figure de l'auteur tout-puissant qui manie et manipule ses personnages, l'intrigue et le monde...
Une réflexion sur la religion, ses origines et son impact sur l'homme certes, une relecture de l'histoire sainte, de la Révélation des versets du Coran à Mahomet bien sûr, mais bien plus. Bien plus que cette lecture au ras de pâquerettes (qu'il s'agisse de celle des musulmans fondamentalistes ou de celle, tout aussi simpliste, des chroniqueurs actuels). C'est évidemment cette partie de l'histoire qui a choqué, et c'est cette partie qui a été retenue.
Je vous parlerai un de ces jours des autres romans de Salman Rushdie, tout aussi excellents voire encore meilleurs, que sont Shalimar le Clown (entre Cachemire et Etats-Unis) et les Enfants de Minuit (chronique réalistico-magique de Bombay et de l'Inde). Entre autres.
Nota : "il y a un droit au blasphème" (Monseigneur Gaillot). Je dirais même plus : il y a devoir de blasphème...
27 septembre 2008
"London Fields", Martin Amis : l'apprentissage de l'écriture.
En lisant London Fields de Martin Amis, je me suis heurtée à une difficulté qui m'était encore inconnue : quelque chose d'insaisissable dans le style, dans le déroulement, dans l'arrière-plan... Par où et par quoi commencer ?
Ce roman est celui d'un paradoxe : bien sûr, celui d'une chronologie bouleversée car le lecteur sait dès la première page qu'un assassinat aura lieu. Qu'il y aura une "assassinée" et un "assassin". On en connaît même le déroulement. Pourtant, le lecteur sent que l'on joue avec ses attentes, avec ses pressentiments ; et surtout que l'auteur joue avec les attendus noirs et voyeurs de chacun. Mais il n'offre aucune satisfaction en cette matière...
Le quatuor de personnages principaux s'engage alors dans un jeu de dupes, de manipulations mais surtout de désespoir : car l'univers décrit dans ce roman, ouvert par l'ère nucléaire, est en attente de l'apocalypse finale, qui devrait advenir lors de l'éclipse du millénaire. Bien sûr, cet élément fait sourire quand on se souvient des attentes millénaristes vécues en l'an 2000, dignes des rêves et des délires vécus dix siècles plus tôt...Dans London Fields, chacun des personnages joue sa partition en sachant pertinemment que l'acmé sera atteint le jour de l'éclipse, le "jour de l'horreur". Samson Young, le narrateur malade, écrivain raté de son état, qui s'accroche à son roman, ce roman que l'on est en train de lire ; Nicola Six la future assassinée, belle, manipulatrice et d'une lucidité désespérante ; Keith Talent, le mauvais garçon pathétique et joueur de fléchettes ; et Guy Clinch, trop, beaucoup trop gentil pour ce monde.
Martin Amis est un ciseleur, sculpte les mots et laisse le lecteur face à cette expression qui fuse. Parfois, on a du mal à suivre, tant on entre dans l'univers de chacun, tant chacun donne à voir ses entrailles. L'univers entier, atteint par une décadence morbide, s'écroulera dans quelques semaines, quelques jours, quelques heures ; l'avenir paraît des plus sombres à l'image de Marmaduke, le fils de Guy, véritable tyran en couche-culotte. Pourtant, on s'attache à ces hommes qui tentent vainement de croire en quelque chose de non-advenu, et de peut-être meilleur : finale d'un concours de fléchette, l'amour, le sexe, la mort enfin. En revanche, les femmes réagissent en affichant une froideur extrême : Nicola, Kath ou Hope, contrepoints des presque-poupées gonflables Trish, Debbie, Annaliese et toutes les autres femmes servant d'exutoire spermatique à Keith, personnifient la beauté totale, la maternité totale, la mondaine totale. Rien ne semble les atteindre, parce qu'elles décident d'agir plus que de réagir...
London Fields aurait pu être un roman à thèse : l'attente du millénaire dans une ville progressivement dévastée avec des personnages tout aussi dévastés. Mais la subtilité est là : Martin Amis se penche ici avant tout sur la condition d'auteur. C'est en effet à travers un personnage essentiel, l'écrivain à succès Mark Asprey (aux initiales fort intéressantes...) : celui-ci n'apparaît jamais, mais à travers sa richesse matérielle, ses conquêtes sexuelles multiples, son réseau amical reconnaissant et serviable, il représente la réussite de l'écriture facile. Son contrepoint, Samson Young meurt lentement en tentant d'écrire l'histoire de cet assassinat. London Fields est finalement l'apprentissage de l'écriture, de la difficulté d'écrire ; et Samson, qui désespère de retourner aux Champs de Londres (un parc du quartier de Hackney), comprend au fil de son travail d'écriture qu'il n'existe pas de lieu originel ou de réalité vers lequel l'écriture aboutirait, mais plutôt une lente destruction de ce réel par l'exercice de la plume.
Etonnant, déconcertant, mais magistral.
19 septembre 2008
"Baudolino", Umberto Eco : une plongée dans l'imaginaire médiéval.

Baudolino fait partie des romans pour lesquels j'ai du m'y reprendre à deux fois : un début un peu déroutant, mêlant la chronique monastique et l'oralité populaire. Et l'on ne sait si c'est mensonge, souvenir ou réalité que ce récit du héros éponyme, paysan de l'Italie septentrionale devenu protégé de Frédéric Barberousse, Baudolino. Peut-être aurais-je du lire deux pages de plus cette première fois, pour être projetée sans retour ou arrêt possibles dans cette aventure médiévale comme les affectionne l'auteur...
Ce roman d'Umberto Eco est à part : une érudition moins flamboyante et plus discrète, un déroulement moins contourné, le récit y suit le fil des souvenirs du personnage central qui les narre à un officier de la Cour byzantine. Le lecteur découvre alors sa Fraschetta natale, entrevoit les circonvolutions complexes de l'histoire des cités padanes, des rivalités et des luttes intestines et surtout comprend ce qu'est le quotidien du grand conflit opposant le Sacerdoce à l'Empire, la tiare à la couronne... Ce récit est en réalité un millefeuille (j'ai la métaphore pâtissière aujourd'hui) car on entrevoit aussi, de loin en loin, les toits de Constantinople incendiée par les Croisés en 1204. Splendeurs et ors, décadence et chute : aux aspérités de l'Italie médiévale se superposent les douceurs byzantines, même si ces douceurs cachent des pratiques politiques tout à fait sanglantes.
Les pérégrinations de Baudolino l'amènent aux portes de l'Orient : assauts, pillages jusqu'à... jusqu'à partir en voyage. Car sa quête doit le conduire à découvrir, enfin, le royaume du Prêtre Jean. Et pour la lectrice médiéviste que je suis, c
'est le début du régal littéraire et stylistique : où comment Eco parvient, à travers le souvenir de ce paysan devenu soldat et lettré, à
nous entraîner dans l'imaginaire du voyage médiéval. Les motivations sont bien sûr religieuses car il s'agit de retrouver ce royaume chrétien des temps anciens, dont l'aide permettrait aux chrétiens d'Occident de prendre en tenaille les Arabes. Historiquement, ce rêve éveillé, soutenu par nombre de monarques, de papes et de moines, explique les expéditions et missions lancées par les rois
chrétiens depuis le XIIIème : trouver le Prêtre Jean, pour des raisons stratégiques et pécuniaires ; en réalité, cela conduira aux grandes découvertes, à Colomb, Magellan...
A la suite de Baudolino nous parcourons le monde connu, déserts de Syrie et plaines mésopotamiennes, puis imaginé, la véritable géographie de l'homme médiéval, la terre peuplée de démons et écrin de mystères. On retrouve ici toutes les caractéristiques des relations de voyage médiévales, dont la plus célèbre est encore celle de Marco Polo, son Livre des Merveilles ou Devisement du Monde. Etres merveilleux, fantastiques au sens premier du terme, à une jambe ou à cinq, roulant sur eux-mêmes ou crachant des volutes de souffre... La prouesse d'Umberto Eco, tout comme celle de Baudolino par son récit, est finalement de parvenir à un effet de réel magistral : à aucun moment le lecteur ne sent la transition du monde réel au monde merveilleux et inouï, car cet univers lui est familier. Illustrations médiévales, miniatures et enluminures ont déjà ancré en nous ces représentations. A savourer sans entrave donc !
Note : je fais un saut de genre, mais pas un saut conceptuel du tout. On est tout près avec Baudolino du mélange savamment réussi entre réel historique médiéval et univers merveilleux que parvient à peindre et à dépeindre François Bourgeon dans sa sublime suite des Compagnons du Crépuscule, oeuvre dessinée dont je me régale régulièrement et à laquelle je n'ai encore trouvé d'équivalent. A lire, à relire et à relire encore.





